Relation nouvelle du Parnasse

RELATION NOUVELLE

DU PARNASSE

A MR PERRAULT.


       Ecoute-moy, PERRAULT, j’ay beaucoup à te dire,

            Interromps pour quelques momens,

            Tes assidus attachemens

            A tant de travaux qu’on admire,

 5    Et qui d’un regne heureux & d’un puissant Empire,

            Seront d’éternels Monumens.

            Ce qui m’oblige à te distraire

            N’est pas d’importance legere ;

            Ce n’est point pour t’entretenir

10         De l’agreable souvenir

       Du temps dont la douceur nous fut jadis si chere,

            Quand nous n’avions point d’autre affaire

       Que de prendre au Parnasse ensemble des leçons ;

       Et d’aller à Viry, dans d’aimables retraites,

15   Sur le bord des Ruisseaux, à l’ombre des buissons,

            Faire l’essay de nos Musettes

            Et de nos premieres chansons

       Apprens où nous reduit la vertu trop severe

       De cet HOMME au dessus du Merite ordinaire

20        Que tu sers avec tant de soin :

       Pourquoy veut-il toûjours nous contraindre à nous taire

            Des Merveilles qu’on luy voit faire ?

       Quel delicat scrupule alla jamais si loin ?

       Le Parnasse en gemit, Apollon en murmure

25   Et je dois te conter l’étonnante avanture

            Dont je viens d’estre le témoin.

       Dans l’ardeur de former un agreable ouvrage

       Pour divertir un ROY, la gloire de nôtre âge,

            Et qui par mille efforts divers

30         S’éleve avec tant d’avantage

            Sur tous les Rois de l’Univers,

            J’ay voulu faire le voyage

       De ce Mont renommé des Muses l’heritage

       Où jusques dans leur source on puise les beaux Vers.

35   Je ne m’arreste point au recit inutile

       De ce que ce Païs a de plus difficile,

       Le chemin t’est connu jusqu’au moindre détour,

            Et nostre amitié me convie

       A ne te retracer de ce divin sejour,

40        Que ce qui peut te faire envie

       De ménager encor’ des momens de ta vie

            Pour y revenir quelque jour.

            Une route peu frequentée

            Qui m’invitoit à la choisir

45   M’offrit un doux passage à la Grotte écartée

            Du paisible Dieu du Loisir.

            Sur un lit de Roses nouvelles

       Je reconu ce Dieu couché nonchalamant ;

            Des Cascades continuelles

50        L’entretenoient d’un bruit charmant.

       Mille petits Loisirs, ses Ministres fidelles,

       Venoient faire leur cour sans trop d’empressement :

       L’un luy montroit des fleurs pour trier les plus belles,

       L’autre d’une Guirlande apportoit des modelles,

55   Un autre proposoit un divertissement,

            Et tous des moindres bagatelles

       Se faisoient à leur choix un doux amusement.

            De là, poursuivant mon voyage

            J’entray dans un desert sauvage

60   Où nul sentier n’estoit tracé ;

       Et marchant quelque temps avec incertitude

            Insensiblement j’avançay

            Vers l’antre de la Solitude.

      La Nymphe, à mon abord, témoigna se troubler.

65   Le moindre bruit sembloit luy faire violence :

      Elle estoit à l’écart, seule avec le Silence,

            Et je passay sans luy parler.

            Sa Compagne la plus cherie,

            L’ingenieuse Réverie

70   Me vint, un peu plus loin, entretenir tout-bas

            Et s’offrit à guider mes pas.

            Cette Guide adroite & sçavante

       Me montra le moins rude & le plus court chemin

            Pour monter sur le Mont divin ;

75    Et laissant le sommet, par une douce pente,

       Descendit avec moy dans le sacré Vallon

            Qui sert de retraite charmante

            A la docte Cour d’Apollon.

       Elle me fit passer sur la rive fleurie

80   D’un Ruisseau qui cherchoit les endroits les plus beaux

       Et qui las de courir avec trop de furie,

       Venoit se reposer le long d’une Prairie

       Dans un lit entouré de Joncs & de Roseaux.

            Nous primes le frais sous l’ombrage

85         D’un double rang de verds Ormeaux

       Qui de cette onde oisive aimant le voisinage

       Sembloient en se panchant avancer leurs rameaux

            Pour y contempler leur image.

        Aucun vent importun n’agitoit leur feüillage,

90    Et le calme profond de ces dormantes eaux

            Respandu sur tout le rivage,

            Faisoit resver jusqu’aux oieaux.

        Je fus enfin conduit par ma Guide charmante

            Au Temple du Dieu des beaux Arts ;

95    Je le trouvay remply d’une foule bruyante

        De Suivans des neuf Sœurs venus de toutes parts.

        J’appris d’un cry confu que le Dieu du Parnase

            Refusoit de les écouter,

        Et qu’il ne souffroit plus qu’on l’osast consulter.

100   Chacun d’eux ignoroit d’où venoit sa disgrace ;

            Tous me preserent de tenter

            Le hazard de me presenter,

            Mais je n’eus point assez d’audace

        Pour croire qu’après eux on me dûst mieux traiter.

105   Apollon se fit voir, & d’un regard severe

            Força tout le monde à se taire.

        Les Muses le suivoient, & toutes, contre nous,

            Sembloient partager sa colere.

        Allez, dit-il, ingrats, allez, retirez-vous ;

110   Ne pretendez jamais à mes dons les plus doux ;

             N’esperez plus mon assistance :

             Il n’est point de si beaux Esprits

             Qui ne soient dignes de mépris

             Quand ils sont sans reconnoissance.

115  Vous retrouvez l’éclat que vous aviez perdu,

       Vous goustez les douceurs du siecle heureux d’Auguste ;

       Qui peut vous retenir dans un silence injuste ?

             Et quel Eloge n’est point dû

       Au MECENE nouveau que je vous ay rendu ?

120  D’une commune voix nous fismes tous connoistre

       Que c’est avec regret que nous n’en parlons pas,

            Et que nous ne sommes ingrats

            Qu’autant qu’il nous force de l’estre ;

       Que lors qu’il suffit seul à mille emplois divers,

125  Quand l’ardeur de son zele apprend à l’Univers

       Qu’en faveur d’un grand ROY les destins l’ont fait naistre,

       Il refuse avec soin nos Eloges offerts,

       Et qu’il veut qu’on reserve au seul Nom de son maistre

            Tout l’éclat de nos plus beaux vers.

130  Je sçay, dit Apollon, qu’un si grand Nom demande

       De nos divins Concerts la pompe la plus grande.

       La gloire de LOUIS ne peut trop éclater ;

            Mais de peur de le rebuter

       Des honneurs qu’à jamais j’auray soin qu’on luy rende

135  Il faut qu’autour de luy quelquefois on répande

       L’encens qu’on luy doit presenter.

       Honorez la vertu de ce nouveau MECENE,

            Mesme au peril de l’irriter.

            Si les Eloges luy font peine,

140       Et s’il ne peut les éviter,

       Ce sera moins à vous qu’il faudra qu’il en prenne

            Qu’au soin qu’il a d’en meriter.

       Qu’un de vous de ma part prés de luy sollicite :

       Qu’on luy remonstre bien quelle est la dureté

145       De la loy qu’il vous a prescrite ;

       Dites luy qu’en un temps favorable au merite,

       Sous un Regne plein d’équité,

       Quand la Satire mesme agit en liberté,

       Il est fascheux de voir la loüange interdite.

150       Puis qu’il veut que toutes vos voix

       Celebrent la grandeur du Heros des François,

       Allez representer à l’ardeur de son Zele,

       Que ce n’est point assez de chanter les Explois

       Qui rendent de son ROY la memoire immortelle ;

155        Et que loüer le sage choix

        Des Hommes éclairez qui par un soin fidelle

             Soûtiennent dignement le poids

             Et l’honneur des premiers Emplois,

             C’est la loüange la plus belle

160   Et qui porte plus loin la gloire des grands Rois.

             Nous fusmes tous ravis d’entendre

             Ce qu’Apollon nous proposa ;

             Mais pour le soin qu’il falloit prendre,

             Chacun de nous s’en excusa.

165        Ce Dieu lassé de tant d’excuses,

        Pour se déterminer prit les avis des Muses.

             Enfin, cher PERRAULT, ce fut toy

        Qu’un Arrest solemnel nomma pour cet Employ.

        Apollon m’a chargé de venir te l’apprendre :

170   C’est à toy de répondre à ce que tu luy dois.

        Tu luy fus consacré dés l’âge le plus tendre :

        Les faveurs dont ce Dieu t’a comblé tant de fois

        Ne te permettent pas de vouloir te défendre

             D’obeïr toûjours à ses Loix.

SOURCES

A. Deux poëmes à la loüange du roy, avec la traduction en vers latins, Paris, Jean Chardon, 1674, p. 6, 8, 10, 12, 14, 16, 18, 20

B. Discours prononcez à l’Académie françoise le XIII aoust M.DC.LXXIV A la reception de Monsieur l’Abbé Huet, sous-Precepteur de Monseigneur le Dauphin. Avec quelques ouvrages de Poësie qui y furent leus et recitez le mesme jour, Paris, Pierre Le Petit, 1674, p. 51-58

ATTRIBUTION

A, B. À la fin du poème : "QUINAULT / de l’Academie Françoise"

B. Au début : "Monsieur Quinault recita le Poëme suivant."


NOTES

Ces deux deux poèmes à la louange de Louis XIV furent lus devant l’Académie Française le 13 août 1674, le jour de la réception de Huet. Dans le premier des deux poèmes, Quinault va consulter Apollon sur le Mont Parnasse. Le dieu s’étonne de l’ingratitude des poètes, avant d’apprendre que c’est le « délicat scrupule » de Colbert qui les force à se taire. Apollon sait que « la gloire de Louis ne peut trop éclater », mais il leur ordonne d’honorer Colbert malgré lui et de lui dire qu’il doit accepter leurs louanges. Tous les poètes s’excusant devant ce dernier emploi, Apollon consulte les Muses et charge Quinault de dire à Perrault qu’il a été nommé.

Le second poème est une réponse de Perrault, qu'il publia dans son Recueil de divers ouvrages en 1675 (p. 311-316) : « Ainsi donc, cher Quinault, Apollon trouve étrange / Que nostre Mecenas refuse la loüange ». Perrault trouve normal que toutes les louanges soient destinées au roi, et consacre la plus grande partie de son poème à des exemples de « grands sujets & d’illustres matieres » que fournit le règne de Louis XIV, « Ce siecle où nous vivons, ce siecle plein de gloire / Qui couvrira de honte & la Fable & l’Histoire ». On voit que, comme dans sa Critique d’Alceste, qui parut également en 1674, Perrault lance déjà la Querelle des Anciens et des Modernes. Voir Paul Bonnefon, « Charles Perrault, essai sur sa vie et ses ouvrages », pages 410-414. Pour Bonnefon, le poème de Perrault « est une sorte d’épreuve avant la lettre du poème du Siècle de Louis le Grand » (p. 413).

   La source B présente une variante :

- v. 154 : "Qui rendront de son ROY ..."

   Dans la source A, les pages impaires de 7 à 21 contiennent une traduction en latin par Maury.

Gros (Quinault, p. 26) cite un passage de ce texte (v. 11-17) sous le nom Épître à Perrault, tiré du manuscrit Recueil de rondeaux sur l'agréable maison de Viry (BnF f. fr. ms. 15.125).