Du Casse

Albert du Casse, Histoire anecdotique de l’ancien théâtre en France : Théâtre-Français, Opéra, Opéra-Comique, Vaudeville, Théâtre-Italien, théâtres forains, etc., tome I, Paris, E. Dentu, 1864. 352 p.


[...] Il est un homme cependant dont le nom ne saurait être passé sous silence, c’est Quinault ; mais comme en lui se trouvent deux poëtes en la même personne, le poëte tragique et comique et le poëte lyrique, nous ne parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragédies et d’un certain nombre de comédies, mettant de côté, pour l’instant, le Quinault qui charma son siècle par les productions littéraires dont il gratifia la scène de l’Opéra Français.

      Occupons-nous donc de l’auteur de : la Mort de Cyrus, de Stratonice, d’Agrippine et de bien d’autres œuvres dramatiques. Nous dirons d’abord que Quinault occupe un rang élevé dans les lettres, beaucoup moins grâce à ses tragédies, que grâce aux pièces légères si bien mises en relief par la musique de Lully. Poëte lyrique, Quinault est en tête de la pléïade, poëte tragique, Quinault est sur le second plan.

      C’était du reste un homme des plus aimables, plein d’esprit et d’aménité que Quinault. Son premier état fut celui de clerc d’un avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du goût pour la scène, il composa quelques pièces. Un marchand passionné pour le théâtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier ; le marchand mourut et son hôte épousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie fortune. Ceci se passait en 1671. Le poëte, ne se trouvant plus assez grand seigneur, imagina d’être quelque chose dans l’État. Il acheta à beaux deniers une charge d’auditeur des comptes. Mais ce qu’il n’avait pas prévu, c’est l’opposition de Messieurs de la Chambre des comptes, qui trouvèrent peu digne d’admettre dans un corps aussi recommandable par sa gravité, un homme de théâtre. Ce débat eut pour résultat la plaisanterie suivante en quatre vers, d’un anonyme :

Quinault, le plus grand des auteurs,

Dans votre corps, Messieurs, à dessein de paraître ;

Puisqu’il a fait tant d’auditeurs,

Pourquoi l’empêchez-vous de l’être ?

Les histoires de son temps le font fils d’un boulanger et domestique de l’acteur Mondory. Qu’il ait été d’une famille obscure, qu’il ait servi les autres, le fait positif, c’est que, comme Rousseau et bien des hommes de talent, il est l’enfant de ses œuvres. Modeste, sociable, d’une grande douceur de caractère, il alliait à beaucoup de bonnes qualités de véritables talents. En vain le satirique Boileau lui a-t-il lancé les traits les plus acérés ; ces traits ont fini par faire plus de tort à l’auteur de l’Art poétique qu’à Quinault. On connaît les vers de l’épître sur la calomnie, de Voltaire :

O dur Boileau, dont la muse sévère,

Au doux Quinault envia l’art de plaire.

………………..

Chacun maudit ta satire inhumaine.

N’entends-tu pas nos applaudissements

Venger Quinault quatre fois par semaine.

Le fait est qu’il a fallu du temps pour fixer la réputation de cet auteur. On ne s’est déterminé que fort tard à lui rendre justice. Pendant près de cent ans on applaudit ses opéras, et ce ne fut qu’à la fin du dix-huitième siècle qu’on voulut bien lui reconnaître quelque mérite. Ce préjugé, l’ingénieux et satirique Despréaux l’avait fait admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel. On ne les contrôlait même pas, on s’inquiétait peu de savoir si Quinault était la victime d’un mauvais vouloir et si les productions de son esprit étaient, oui ou non, aussi médiocres que le prétendait son détracteur. Ce qu’il y a de plus original dans cette singulière condamnation, c’est que les juges allaient chaque soir applaudir leur victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain de cause contre eux-mêmes.

      Parmi les nombreuses tragédies [sic] de Quinault, nous citerons : les Rivales (1653), pièce copiée de Rotrou et à laquelle se rattache une anecdote assez curieuse et un usage qui a prévalu depuis lors. Jusqu’à cette époque, il était d’usage que les comédiens achetassent des auteurs, à prix débattu, leurs compositions dramatiques et restassent maîtres de la recette entière. Il en résultait que, souvent, de bonnes choses étaient payées fort mal et de mauvaises au-dessus de leur valeur. On payait enfin le nom de l’auteur, ainsi que cela se pratique encore aujourd’hui par les éditeurs. Tristan avait pour élève Quinault. Voulant lui être utile, il se chargea de lire les Rivales aux comédiens qui firent grand éloge de la pièce, l’acceptèrent, fixant le prix à cent écus. Tristan leur apprit que cette tragi-comédie n’était pas de lui, mais d’un jeune homme de talent. Aussitôt les comédiens de se récrier et de diminuer de moitié les honoraires de l’auteur. Tristan insiste sur la première évaluation et il parvient, par une habile transaction, à obtenir que le neuvième de la recette sera alloué à Quinault. Ce moyen parut si ingénieux et si équitable, qu’à partir de ce moment, il devint une règle toujours suivie. Pour les pièces en un acte et en trois actes, les droits furent fixés au douzième et au dix-huitième de la recette.

      Quinault donna, en 1656, la tragédie de Cyrus, dans laquelle il fait dire à la reine Thomiris :

Que l’on cherche partout mes tablettes perdues,

Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.

Le public accueillit favorablement la pièce et ne s’aperçut pas du ridicule anachronisme de ces deux vers ; mais Boileau n’était pas homme à les laisser passer sans critique. Amalazonte, le Feint Alcibiade (1658), Stratonice (1660), se succédèrent rapidement.

      En 1661, Quinault fit jouer sa tragédie d’Agrippa ou le Faux Tibérius. Elle réussit, malgré l’absurdité de la donnée sur laquelle elle repose, donnée inacceptable, car comment admettre que la ressemblance de Tibérius et d’Agrippa est telle, au physique et au moral, que la maîtresse d’Agrippa, après avoir été longtemps avec l’un, continue à le prendre pour l’autre ? Deux ans plus tard, en 1663, parut Astrate, très-bien reçue du public et très-prônée dans le Journal des Savants de cette époque, tandis que Boileau, dans sa troisième satire, se plaît à l’abîmer, selon l’expression consacrée de nos jours. Cette tragédie, si elle a des défauts, a cependant du mérite, et il n’en est pas moins positif qu’elle resta près d’un siècle au théâtre.

    En 1666 et 1670, Quinault écrivit encore deux tragédies : Pausanias et Bellérophon ; mais, comme nous l’avons dit en commençant à parler de cet auteur célèbre, c’est comme poëte lyrique qu’il faut l’envisager, si l’on veut rendre hommage à son véritable talent.

p. 169-174

[Les vers "Ô dur Boileau ..." sont tirés de l'Épître sur la calomnie de Voltaire; ils figurent seulement dans l'édition de 1742 de ses Oeuvres.]

      N’ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas Corneille pour composer la tragédie-opéra de Bellérophon, dont Lully fit la musique, qui fut représentée en 1679 et eut un immense succès, puisqu’on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il paraît que Lully, fatigué de l’acharnement de Boileau et de ses amis contre Quinault, abandonna ce poëte et pria Thomas Corneille de lui fournir un poëme. Thomas, assez embarrassé et n’aimant pas ce genre de travail, le confia à Fontenelle, alors à Rouen et très-jeune. Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu’on lui avait envoyé, expédia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette pièce à Despréaux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une lettre adressée aux auteurs du Journal des Savants. Quinault était protégé par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait être pour quelque chose dans le Bellérophon de Lully, l’invita à dîner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine. A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amères sur la pièce, le mettant au défi de les rétorquer. Boileau, voyant le ton de persiflage de son hôte, ce qui était d’assez mauvais goût de la part de M. de Seignelay, lui répondit : « Si vous voulez que je me fasse comprendre de vous, il faut d’abord que je passe au moins trois jours à vous instruire. » Cette réponse mit les convives du parti de l’auteur de l’Art poétique, et en sortant, Racine s’écria : « Le brave homme que vous êtes, Achille en personne n’aurait pas mieux combattu que vous. »

      A propos de cet opéra, Boileau disait : « Tous ces faiseurs d’opéra font des vœux pour Quinault ; Quinault est leur modèle : c’est le plus grand parleur d’amour qu’il y ait eu, mais il n’est point amoureux. Le chœur de l’opéra prêche toujours une morale lubrique ; vous n’y entendez autre chose, sinon :

Il faut aimer,

Il faut s’enflammer ;

La sagesse

De la jeunesse

C’est de savoir jouir de ses appas.

« C’est un scandale public, ajoutait-il, qu’il soit permis à des chrétiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu’il est honteux de ne pas s’abandonner dans le bel âge ; ce n’est pas du tout le langage de la passion, c’est celui de la débauche. »

Illustre critique du grand siècle littéraire, que n’es-tu de ce monde, pour passer une ou deux soirées au théâtre du Palais-Royal ou à l’un de ceux du Boulevard du Crime !

p. 250-252

[Les vers « Il faut aimer [...] » ne sont pas extraits d'un opéra de Quinault, même si on y trouve des choeurs où on dit à peu près la même chose. La citation « C’est un scandale […] » ne se trouve pas, à ma connaissance, dans les œuvres de Boileau.]