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Titon du Tillet

Evrard Titon du Tillet (1677-1736), Le Parnasse François, Paris, Coignard, 1732 (première édition 1727).
Voir aussi quelques extraits sous la rubrique Appréciations.
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PHILIPPE QUINAULT,
Parisien, Auditeur de la Chambre des Comptes, reçu a l'Académie Françoise en 1670. mort à Paris le 26. Novembre 1688. âgé de 53 ans, inhumé en l'Eglise de S. Louis dans l'Isle. (Poëte François.)

    Quinault fìt paroître dès sa première jeunesse des talens extraordinaires pour la Poësie ; & Tristan l'Hermite, qui avoit vieilli dans la carrière du Théâtre, se fit un plaisir de le former dans le genre dramatique, où Quinault s'acquit de la réputation avant même d'avoir atteint 1’âge de vingt ans, ayant donné quelques Comédies qui eurent beaucoup de réussite.
    En effet, selon la remarque de Perrault, les Pieces de Théâtre de Quinault furent pendant dix ou douze années les délices de Paris & de toute la France ; quoique les Connoisseurs de profession prétendissent qu'il n'y en avoit aucune, où les règles fussent observées. Imagination toute pure, continue Perrault, & qui n'avoit point d'autre fondement que la fausse prévention où ils étoient, qu'un jeune homme qui n'avoit pas étudié à fond la Poëtique d'Aristote, ne pouvoit faire de bonnes Pieces de Théâtre. Les Tragédies de Quinault sont à la vérité très-interessantes & touchent beaucoup le cœur : mais il faut cependant convenir qu'il y a quelque çhose à désirer dans les Pieces où l'amour paroît toûjours le principal but, & où l’on ne trouve pas ces sentimens males & vertueux, & cette grandeur Romaine, qu'on voit dans la plupart des Pieces de Corneille, de Racine, & de quelques autres de nos Poëtes tragiques : mais à l'âge où étoit Quinault dans le tems qu'il composa ses Tragédies, on doit l’excuser aisément sur les sentimens tendres & fur quelques denouemens galans qu'on trouve dans ses Pieces.
    Les Comédies de Quinault lui ont fait encore plus d'honneur que ses Tragédies ; & l’on peut dire que celle de la Mere coquette est une Piece des plus achevées qui ayent paru sur notreThéatre.
    Voici l’ordre des tems que les Pieces de Quinault ont paru sur le Théatre de la Comédie.
    I. Les Rivales, Comédie, 1653. II. L’Amant indiscret, ou le Maître indiscret, Comédie, 1654. III. La Comédie sans Comédie, 1654. IV. La généreuse Ingratitude, Tragi-Comédie , 1654. V. La Mort de Cyrus, Tragédie, 16 56. VI. Le Mariage de Cambise, Tragi-Comédie, 1656. VII. Stratonice, Tragi-Comédie, 1657. VIII. Les coups de l’Amour & de la Fortune, Tragi-Comédie, 1657. IX. Amalazone, Tragédie, I658. X. Le feint Alcibiade, Tragi-Comédie, 1658. XI. Le Fantôme amoureux, Tragi-Comédie, 1659. XII. Agrippa, ou le faux Tiberinus,Tragi-Comédie, 1660. XIII. Astrate, Roi de Tyr, Tragédie, 1663. XIV. La Mere Coquette, ou les Amans brouillés, Comédie, 1664. XV. Bellerorophon, Tragédie, 1665. XVI. Pausanias, Tragédie, 1666. Toutes ces Pieces font en Vers & en cinq Actes.
    Quinault n'ayant pas plus de trente ans avoit donné ces seize Pieces de Théatre, que le Public reçut favorablement, II avoit composé aussi une Pastorale sous les noms de Lisis & d'Hesperie : ce fut au sujet de la negociation de la Paix & du Mariage du Roi. Cette Piece fut composée de concert avec M. de Lyonne, Ministre & Secrétaire d'Etat pour les affaires étrangeres, sur les mémoires qu'en fournit le Cardinal de Mazarin. On la representa au Louvre devant leurs Majestez le 9. Decembre 1660. elle n'a pas été imprimée pour de certaines raifons, & 1’original apostillé de la main de M.de Lyonne étoit resté dans la Bibliotheque de M. de Colbert.
    Ce qui a contribué le plus à la grande réputation que Quinault s'est acquise, sont les Pieces Lyriques qu'il a composées pour les Opera. Louis XIV ayant goûté ces spectacles & connoissant les talens de Quinault, l'anima à composer ces sortes d'ouvrages, & l'encouragea en lui donnant une pension de deux mille livres. Lully qui en composoit la Musique, étoit charmé d'avoir trouvé un Poëte tel qu'il pouvoit le désirer, & lui faisoit beaucoup d'amitié. Quinault donna dans ce genre des Pieces d'un excellent goût, & porta notre Poësie Lyrique ou chantante à son plus haut degré de perfection : aussi est-il regardé comme le Prince des Poëtes Lyriques.
    On admire la beauté & les grâces de son génie, & le tour heureux & naturel de son stile : personne n'a sçu s'exprimer avec plus de justesse, de netteté & de precision que lui. II a bien fait connoître que notre Langue avoit les mêmes beautez & les mêmes avantages que les Langues Grecque & Latine, & qu'elle étoit capable d'exprimer les pensées les plus nobles & les plus sublimes d'une manière vive & très-concise : c'est ce qu'on peut voir en plusieurs endroits de ses ouvrages, par exemple, dans le Prologue de Phaëton, où il fait l'éloge de LOUIS LE GRAND dans ces quatre Vers.
On a vu ce HEROS terrible dans la guerre,
Il fait par sa vertu le bonheur de la terre ;
Sa victoire l'a désarmé,
Il fait son bonheur d’être aimé.
    Peut-on donner de plus grandes louanges à un Prince & en moins de paroles ?
    Les ouvrages lyriques ou les Opéra de Quinault sont, I. Les Fêtes de Bacchus & de l’Amour, Pastorale en trois Actes représentée en 1671. II. Cadmus, Tragédie, 1674. III. Alceste, Tragédie, 1674. IV. Thésée, Tragédie, 1675. V. Atys, Tragédie, 1676. VI. Isis, Tragédie, 1677. VII. Proserpine, Tragédie, 1680. VIII. Le Triomphe de l’Amour, Ballet en vingt Entrées, 1680. IX. Persée,Tragédie, 1682. X. Phaëton,Tragédie, 1683. XI. Amadis, Tragédie, 1684. XII. Roland, Tragédie, 1685. XIII. Le Temple de la Paix, Ballet en six Entrées, 1685. XIV. Armide, Tragédie, 1686.
    Toutes les Pieces de Quinault, foit pour le Théatre de la Comédie, soit pour celui de l'Opera, ont été imprimées plusieurs fois à Paris ; la derniere édition en six volumes in-12. chez Ribou 1715. on les a imprimées auparavant de même en six volumes à Amsterdam, 1697. & cette édition est plus belle que celle de Paris.
    Jamais homme n'a travaillé avec tant de facilité que Quinault, comme on le voit par la quantité de ses Pieces, ayant donné jusqu'à deux ou trois Comédies en Vers & en cinq Actes, dans une seule année, & quelquefois deux Tragédies. Outre ses ouvrages de Théatre, il a fait encore des Poësies d'un autre genre, entr'autres, la Description de la Maison de Seaux, de M. Colbert, petit Poëme écrit avec beaucoup d'esprit & de delicatesse. II a composé aussì quelques Epigrammes, où l'on connoît qu'il badinoit très-agréablement : en voici une qu'il fit au sujet de cinq filles qu'il avoit, marquant que c’etoit à son gré un difficile Opera de trouver le moyen de les marier.
Ce n’est pas l'Opera que je fais pour le Roi,
Qui m empêche d'être tranquile,
Tout ce qu'on fait pour lui paroît toujours facile ;
La grande peine ou je me voi,
C'est d'avoir cinq filles chez moi,
Dont la moins âgée est nubile :
Je dois les établir, & voudrois le pouvoir ;
Mais avec Apollon on ne s'enrichit guere.
C'est avec peu de bien un terrible devoir
De se sentir pressé d'être cinq fois beau-pere.
Quoi ! cinq Actes devant Notaire,
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir ?
O Ciel ! peut-on jamais avoir
Opera plus facheux à faire ?

  Sur la fin de sa vie il eut regret d'avoir donné son tems à faire des Opera, & il prit la résolution de ne plus composer de Vers que pour chanter les louanges de Dieu & les grandes actions de son Prince : il commença par un Poëme fur l'ex /p. 410/ tinction de l’heresie, dont voici les quatre premiers Vers.
Je n ai que trop chanté les Jeux & les Amours ;
Sur un ton plus sublime il faut me faire entendre :
Je vous dis adieu, Muse tendre,
Je vous dis adieu pour toujours.


    Ce Poëme est entre les mains de M. Gaillard de Charentoneau, Conseiller de la Cour des Aydes, petit-fils de M. Quinault, de même que quelques autres Poësies : on a lieu d'espérer qu'il en voudra bien faire part au Public. La Harangue que Quinault prononça en entrant dans l'Académie & deux autres qu'il fit au Roi sur ses conquêtes, à la tête de cette Compagnie, ont fait voir qu'il n'étoit pas moins bon Orateur que bon Poëte ; sur-tout lorsqu'ayant appris la nouvelle de la mort de M. de Turenne au moment qu'il alloit haranguer le Roi, il en parla fur le champ d'une manière si juste & si spirituelle, que toute la Cour en fut surprise, & lui en donna de grands applaudissemens.
    Quinault n'étoit pas sçavant dans l'Histoire, & ne connoissoit guere que sa Langue maternelle ; cependant cela ne l'empêcha pas de devenir bon Poëte & bon Orateur, & même de se faire connoître dans le Barreau, où il plaida avec quelque réussite ; car l'on peut dire que si la science qu'il acquit dans la profession d'Avocat ne fut pas des plus profondes, du moins fut-elle heureuse pour lui, puisqu'elle procura son établissement. Un riche Marchand de Paris, homme de bonne foi, mais que ses Associez commençoient à inquieter, parce que ses comptes n'écoient pas clairs, eut recours à Quinault comme à son ami, pour le tirer de leurs chicannes. Peu de dems après que les affaires de ce Marchand furent terminées, il mourut, & Quinault épousa sa veuve, assez jeune encore pour lui donner une posterité assez nombreuse. Ce fut à l’occasion de ce mariage qu'il prit une Charge d'Auditeur des Comptes, & qu'il cessa de travailler pour le Théatre de la Comédie. II trouva quelque opposition à sa réception, à cause des Pieces qu'il avoit données aux Comédiens, mais elles furent bien-tôt levées. Cet incident fut cause qu'un Poëte fit les Vers suivans.
Quinault le plus grand des Auteurs,
Dans votre Corps, Messieurs, a dessein de paroître ;
Puisqu’il a fait tant d'Auditeurs,
Pourquoi l'empêchez-vous de l'être ?

    Quinault étoit d'un caractère aimable, poli & prévenant : il fit ce qu'il put pour captiver les bonnes grâces de Despréaux, sans pouvoir trop y réussir, & ce Censeur rigide a lancé quelques traits satiriques contre lui : il declare cependant lui-même dans la Préface de ses œuvres « qu'en attaquant les défauts de plusieurs Ecrivains de son siécle, il ne prétend pas pour cela leur ôter le merite & les bonnes qualitez qu'ils peuvent avoir d'ailleurs. Je n'ai point prétendu, dit-il, qu'il n'y ait beaucoup d'esprit dans les ouvrages de M. Quinault..... J'ajoûterai que dans le tems que j'écrivis contre lui, nous étions tous deux fort jeunes, & qu'il n'avoit pas fait alors beaucoup d'ouvrages, qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation.
    On a mis à la tête de la derniere édition de ses Pieces de Théatre en six vol. in-12. Paris 1715. sa Vie avec quelques dissertations fur ses ouvrages & sur l'origine des Opera, qui sont curieuses. V. l'Abbé d'Olivet, Histoire de l’Académie Françoise, tome 2. art. xxii. Baillet, Jugemens des Sçavans sur les Poëtes modernes , tome 5. n°. 1543. Ch. Perrault, Eloges des Hommes Illustres en France pendant le dix-septiéme sìecle. Moreri, Dictionaire. Journal des Sçavans, Mars, année 1665. Le Menagiana.
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