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Nicéron

Les Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres dans la République des Lettres avec un Catalogue raisonné de leurs Ouvrages du Père Jean-Pierre Nicéron (1685-1738), publiées en 43 volumes de 1727 à 1745 (Paris, Briasson), proposent une des premières notices biographiques sur Quinault. Elle ajoute peu aux informations fournies par Perrault, Boscheron (Vie imprimée) et d'Olivet, mais elle sera souvent citée dans d'autres notices, et surtout par Chauffepié. Nicéron est le premier à dresser un catalogue presque complet des ouvrages de Quinault et à y inclure un grand nombre de parodies de ses livrets.


PHILIPPE QUINAULT
     PHILIPPE QUINAULT nâquit à Paris l'an 1635.
    Il se donna de bonne heure à la Poésie Françoise, & Tristan l’Hermite, qui avoit vielli dans la carriere du Theatre, tourna son goût de ce côté-là, & prit soin de l'y conduire.
    Il n'avoit encore que dix-huit ans, lorsqu'il composa sa premiere Comedie, qui fut représentée avec succès, & suivie d'un grand nombre d'autres.
    La Poésie ne l'occupa pas néanmoins tout entier ; il crut qu'il devoit se donner un état, & se mit chez un Avocat au Conseil, pour apprendre la Pratique. M. Perrault assure qu'il se rendit habile dans cette profession ; mais si c'est un peu trop dire, on ne peut nier que la science qu'il y acquit n'ait été heureuse pour lui, puisqu'il lui fut redevable de son établissement.
    Un riche Marchand de Paris, homme de bonne foi, mais que ses Associés inquietoient, parce que ses comptes n'étoient pas bien clairs , eut recours à lui, comme à son ami, pour le tirer d'embarras. Quinault y travailla avec beaucoup d'adresse & d'application & en vint à bout ; mais à peine les affaires de ce Marchand furent-elles terminées, qu'il mourut. Quelque temps après Quinault épousa sa veuve, qui lui apporta plus de cent mille écus, & qui étoit encore assez jeune pour lui donner une postérité nombreuse.
    A l'occasion de ce mariage, il acheta une Charge de Maître des Comptes, qu'il a conservée jusqu'à sa mort. Il avoit promis à sa femme de renoncer à la Poësie ; mais il crut que s'agissant de contribuer au divertissement du Roi, il étoit dispensé de tenir sa parole, & commença à travailler à des Opera.
    Le premier qu'il composa fut Cadmus & Hemione, & le Roi en fut si content, que pour l'engager à continuer, il lui donna deux mille livres de pension ; d'ailleurs Lulli ayant remarqué le talent qu’il avoit pour faire des vers propres à être mis en chant, s'obligea de lui donner quatre mille livres pour chaque Opera qu'il feroit.
    A peine sortoit-il de sa 53e année qu'il se sentit attaqué de dégoûts, d'insomnies, de langueurs, qui lui annonçoient une mort prochaine. Pendant deux ou trois mois, il se vit en quelque manière mourir plusieurs fois par jour, ayant continuellement des défaillances : d'ailleurs l'idée de Lulli mort l'année précédente sans beaucoup de préparation l'avoit frappé, il en profita chrétiennement, & mourut dans de saintes dispositions le 26 Novembre 1688. âgé de 53 ans.
    Il laissa cinq filles, dont trois se firent Religieuses, des deux autres, l'une se maria à M. le Brun, Auditeur des Comptes, & l'autre à M. Gaillard, Conseiller de la Cour des Aydes.
    Il fut reçu à l'Académie Françoise en 1670. à la place de François-Henri Salomon, & dans la petite Académie, depuis appellée l'Académie des inscriptions, en 1674. Cela fait voir qu'il n'étoit pas si ignorant que Furetiere, qui ne songeoit qu'à déprimer tous les Académiciens, l'a voulu faire croire.
    Despreaux l'a maltraité dans sa seconde satyre, lorsqu'il a dit à son sujet.
Si je pense exprimer un Auteur sans défaut,
La raison dit Virgile, & la rime Quinaut.

    Mais Quinault, qui étoit sans fiel, ne laissa pas de rechercher son amitié ; & Despreaux lui a rendu justice, sans cacher ses défauts, lorsqu'il s'est exprimé ainsi dans ses Reflexions fur Longin « Je ne veux point offenser la mémoire de M. Quinault, qui, malgré nos démêlés Poëtiques, est mort mon ami. Il avoit, je l'avoue, beaucoup d'esprit, & un talent tout particulier pour faire des vers bons à mettre en chant. Mais ces vers n'étoient pas d'une grande force, ni d'une grande élévation, & c'étoit leur foiblesse-même qui les rendoit d'autant plus propres pour le Musicien, auquel ils doivent leur principale gloire, puisqu'il n'y a en effet de tous ses Ouvrages, que les Opera,qui soient recherchés. Encore est-il bon que les notes de musique les accompagnent ; car pour les autres piéces de Theatre, qu'il a faites en fort grand nombre, il y a long-temps qu'on ne les joue plus, & on ne se souvient pas même qu'elles ayent été faites. Du reste il est certain, que M. Quinault étoit un tres-honnête homme & si modeste, que je suis persuadé, que s'il étoit encore en vie, il ne seroit guères moins choqué des louanges outrées que lui donne M. Perrault dans ses Paralleles, que des traits qui sont contre lui dans mes satyres.
    Catalogue de ses ouvrages.
    1. Les Rivales, Comedie en cinq Actes, en vers. Paris. 1661 in-12. Cette piéce qu'il composa à l'âge dé 18. ans fut representée en 1653. & eut beaucoup de succès.
    2. La généreuse ingratitude, tragicomedie Pastorale, en cinq Actes, en vers, dédiée à M. le Prince de Conti, avec une Ode au même.Paris 1557 [sic] in-12. Cette piece fut representée en 1554 [sic].
   3. L'Amant indiscret, ou le Maître étourdi, Comedie, en cinq Actes en vers, Paris 1664. in-12. Representée en 1654.
   4. La Comedie sans Comedie, en 5. Actes, en vers. Paris 1657. in-12. Representée en 1655. Cette piece est un composé de differentes sortes de spectacles, d'une Pastorale intitulée Elomire, d'une Comedie du Docteur de Verre, d'une Tragedie qui a pour titre Clorinde, & d'un Opéra d'Armide & Renaud.
    5. Le Mariage de Cambyse, Tragicomedie. Paris 1659. in-12. Representée en 1656.
    6. La Mort de Cyrus, Tragedie, representée en 1656. Paris 1659. in-12.
    7. Le Fantôme Amoureux, Tragicomedie, representée en 1656. Paris 1657. in-12.
    8. Stratonice, Tragicomedie, representée en 1657. Paris 1660 in-12.
    9. Les coups de l’Amour & de la Fortune, Tragicomedie, representée en 1658. Paris 1660. in-12.
  10. Le feint Alcibiade, Tragicomedie, representée en 1658. Paris 1658. in-12.
  11. Amalasonte, Tragedie, representée en 1658. Paris 1658. in-12. Cette piece eut peu de succès, & ne fut jouée que sept fois.
  12. Agrippa Roi d'Albe, ou le faux Tiberinus, Tragicomedie, representée en 1660. Paris 16 60. in-12.
Celle-ci eut un très-grand succès.
  13. Astrate, Roi de Tyr, Tragedie, Paris 1663. in-12. Cette piece fut jouée en 1661. à l'Hôtel de Bourgogne, pendant près de trois mois, avec un si grand succès, que les Comediens la mirent au double. M. de Sallo en a fait un grand élogc dans le Journal des Sçavans du 23. Mars 1665. Au contraire M. Despreaux lui donna une terrible atteinte dans sa troisiéme satyre, en y faisant parler ainsi un homme de mauvais goût.
Avez-vous vu l'Astrate ?
C'est-là ce qu'on appelle un ouvrage achevé ;
Sur-tout l’Anneau Royal me semble bien trouvé.
Son sujet est conduit d'une belle manière
Et chaque Acte en sa piece est une piece entiere.
Malgré cette critique, cette piece fait encore un bel effet au Théatre.
  14. La Mere coquette, ou les Amans brouillez, Comedie en 5. Actes, en vers, representée en 1664. Paris 1664. in-12. Cette piece fut généralement applaudie, & elle est restée au Théatre, des connoisseurs veulent même, qu'il n'y ait pas quatre pieces de Moliere, qu'on lui puisse preferer.
  15. Bellerophon, Tragedie, representee en 1665. Paris 1671.in-12. Cette piece fut sifflée.
  16. Pausanias, Tragedie, representée en 1666. Paris 1666. in-12. C'est la derniere piece qu'il ait donnée au Théatre François. Il ne travailla plus depuis qu'à des Opera.
  17. Les Fêtes de l’Amour & de Bacchus, Pastorale, en trois Actes, representée par l'Académie Royale de Musique en 1672. Paris 1672. in-4°.
  18. Cadmus & Hermione, Tragedie ; representée avec un Prologue le 17. Avril 1672. Paris 1673. in-4°.
  19. Alceste ou le Triomphe d'Acide, Tragedie, representée en 1674. Paris 1674. in-4°. Dominique & Romagnesi ont fait une Parodie de cet Opera en un Acte, en prose & en Vaudevilles, qui a été representée le premier Decembre 1728. Elle se trouve dans le 3e. tome des Parodies.
  20. Thésée, Tragedie, representée devant le Roi à S.Gemain-en-Laye le 11. Janvier 1675. & ensuite à Paris. Paris 1675. in-4°.
  21. Atys, Tragedie, representée devant le Roi à S. Germain le 10. Janvier 1676. & depuis à Paris. Paris 1676. in-4°. Le sieur Ponteau en a fait avec Romgnesi une Parodie en un Acte, qui a été representée sur le Theatre Italien le 22. Janvier 1726. Fuselier & d’Orneval l'ont aussi Parodié pour l'Opéra Comique. On a dit, pour faire le caractere de quelques Opera de Quinault, mis en musique par Lulli, qu'Atys étoit l'Opéra du Roi, Armide l'Opera des Dames, Phaeton l'Opéra du Peuple, & Isis l'Opera des Musiciens.
  22. Isis, Tragedie, representée devant le Roi à S. Germain le 5 janvier 1677. & depuis sur le Théatre de l'Opera. Paris 1677. in-4°.
  23. Proserpine, Tragedie, representée à S. Germain le 3. Fevrier 1680. Paris 1680. in-4°.
  24. Le Triomphe de l'Amour, Ballet à 24. Entrées, dansé devant le Roi à S. Germain au mois de Janvier 1681. & ensuite au Palais Royal. Paris 1681. in-4°. Les vers de la piece font de Quinault, ceux pour les personnes de la Cour, qui danserent ce Ballet, sont de Benserade.
  25. Persée, Tragedie, representée à Paris le 17. Avril 1682. Paris 1681. in-4°. M. Fuselier a donné une Parodie de cet Opera, sous le titre d’Arlequin Persée, Comedie en trois Actes, & en Vaudevilles, qui fut jouée au Theatre Italien le 18. Décembre 1722. & qui se trouve dans le Recueil des Parodies.
  26. Phaëton, Tragedie representée par l'Académie Royale de Musique devant le Roi, au mois de Janvier 1683. Paris 1683. in-4°. Il y a eu trois Parodies de cet Opera. La premiere jouée sur l'ancien Theatre Italien le 4. Fevrier 1692. est de Palaprat, en trois Actes & en prose, sous le titre d'Arlequin Phaëton. Elle se trouve dans le 3e. Volume du Theatre Italien de Gherardi. La 2e, en un Acte de Vaudevilles, fut jouée le 11. Decembre 1721. sur le nouveau Theatre; elle est du sieur Macharty. La 3e. en un Acte mêlé de prose & de Vaudevilles, fut representée sur le même Théâtre le 11. Fevrier 1731. Elle est de la composition des sieurs Dominique & Romagnesi.
  27. Amadis de Gaule, Tragedie ; representée à Paris le 15. Janvier 1684. Paris 1684. in-4°. Le Roi Louis XIV. avoit donné à Quinault, le sujet de cet Opera, qui devoit être representé à Versailles pendant le carnaval de l'année 1684. mais la Reine étant morte dans ce temps-là, le Roi qui ne vouloit assister à aucun spectacle pendant l'année de son deuil, consentit que cet Opera fût donné au Public. Ce fut à son occasion, que Quinault embarrassé à traiter ce sujet, fit ce Madrigal, qu'il intitula l’Opera difficile.
Ce n'est pas l'Opera, que je fais pour le Roi,
Qui m'empêche d'être tranquille :
Tout ce qu'on fait pour lui paroït toûjours facile.
La grande peine où je me voi,
Cest d’avoir cinq filles chez moi,
Dont la moins âgée est nubile.
Je dois les établir, & voudrois le pouvoir,
Mais à suivre Apollon on ne s'enrichit guere;
Cest avec peu de bien un terrible devoir
De se sentir pressé d'être cinq fois beau-père.
Quoi cinq Actes devant Notaire
Pour cinq filles qu'il faut pourvoir !
O Ciel ! Peut-on jamais avoir
Opera plus fâcheux à faire ?

    On a fait deux Parodies de cet Opera. La premiere est de Renard, qui la donna sous le titre de La naissance d'Amadis. Elle est en un Acte mêlé de prose & de vers, & fut representée le 10. Fevrier 1694 sur l'ancien Theatre Italien. On la trouve dans le cinquième tome du Theatre de Gherardi. La 2e. est des sieurs Dominique & Romagnesi & fut representée sur le nouveau Theatre le 27. Novembre 1731. pendant une reprise de l'Opéra d'Amadis. Elle est intitulée Arlequin Amadis, & est en un Acte en prose avec des Vaudevilles.
  28. Roland, Tragedie, representée devant le Roi le 8. Janvier 1685. Paris 1685 in-4°. Dominique & Romagnesi ont fait une Parodie de cet Opera, sous le titre d'Arlequin Roland, en un Acte, en Prose, avec des Vaudevilles, qui a été representée le 31. Decembre 1727. Elle se trouve dans le Recueil général des Parodies. Fuselier en a fait une autre Parodie pour l'Opera Comique, qui a été jouée en 1717.
  29. Le Temple de la paix, Ballet, dansé devant le Roi à Fontainebleau le 15. Octobre 1685. & depuis à Versailles, & à Paris. Paris 1685. in-4°.
  30. Armide, Tragedie, representée le 15. Fevrier 1686. Paris 1686 in-4°. Romagnesi & le sieur Bailly ont fait une Parodie de cet Opera en un Acte, en prose & en Vaudevilles, qui a été representée le 9. Janvier 1725. Ce sont-là les quatorze Opera de Quinault, qui ont tous été mis en musique par Lully, ils se trouvent dans les trois premiers Volumes du Recueil des Opera, imprimés à Paris & en Hollande in-12. Ils ont été aussi imprimés & gravés séparément avec la musique. Au reste Armide fut le dernier ouvrage de ce genre que Quinault voulut composer ; & Lully eut beau employer tous les moyens imaginables pout l'engager à continuer ; il demeura ferme dans la resolution de ne plus composer des vers, que pour chanter les louanges de Dieu & les grandes actions du Roi ; & commença par un Poëme sur la destruction de l'hérésie, qui n'a pas été imprimé.
    Toutes les pieces Dramatiques de Quinault ont été imprimées plusieurs fois ensemble : l'édition d’Amsterdam de 1697 en 5 Volumes in-12. est fort belle. La dernière de Paris est intitulée Le Theatre de M. Quinault, contenant les Tragedies & Opera. Derniere édition, augmentée de sa vie, d'une Dissertation sur ses ouvrages, & de l'origine de l’Opera. Paris 1715. in-12. 5. vol. Cette édition est fort vilaine & très-fautive. La vie de Quinault est de M. Boscheron, & elle n'est point distinguée de la Dissertation sur ses ouvrages & de l'origine de l'Opéra, comme le titre pourroit le faire croire.
  31. Quinault a composé les paroles Francoises de la Tragedie de Psyché, qui furent mises en musique par Lully. Le reste est de Moliere & de Pierre Corneille.
    Il a fait outre cela Les amours de Lysis & d'Hesperie, Pastorale Allegorique sur la négociation de la paix & du mariage du Roi en 1660. qui fut representée au Louvre devant leurs Majestés le 9. Décembre de cette année : mais elle n'a point été imprimée.
 32. On trouve quelques vers de sa façon dans les Recueils de Poésie, imprimés de son temps.
 33. Les Recueils de l'Académie Françoise contiennent quelques-uns de ses discours.

    V. Sa vie a la tête de ses Oeuvres, dans l'édition de 1715. Les Hommes Illustres de Perrault tom. I. L’Histoire de l'Academie Françoise de M. l’Abbè d'Olivet.
Nicéron, Mémoires, t. 33 (1736), p. 210-225
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