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La Porte

   Dans ce chapitre de son Observateur littéraire (1759), La Porte nous offre quelques mots sur chacune des oeuvres théâtrales de Quinault, avec, à la fin, des commentaires sur son talent et sur les injustices de Boileau. Il reprit une partie de ces derniers commentaires dans les Anecdotes dramatiques (avec Clément, 1775), en y ajoutant plus d'informations sur la vie de Quinault.
   Voir aussi le Voyage en l'autre monde de La Porte, 1751.

THÉATRE DE QUINAUT.

   NUL Poëte, Monsieur, n'a mieux prouvé que Quinaut, combien le vrai mérite peut braver une Satyre injuste. On rit des traits malins de Despreaux ; mais on relit encore plus volontiers les Opéra qu'ils attaquent. Ces mêmes Opéra sont précédés d'Ouvrages qui prouvent qu'un Auteur connoît rarement d'abord le genre qui lui est propre ; & que cette découverte est souvent le fruit du hazard.
    Ce fut Tristan l'Hermite qui introduisit Quinaut dans la carrière poétique. Il fut son Maître, & on sçait l’épigramme qui existe à ce sujet. Tristan présenta lui-même aux Comédiens la premiere Piéce de son éléve. On la crut d'abord de lui ; & on lui offrit la rétribution d'usage ; rétribution très modique ; elle ne montoir alors qu'à cent écus. Cependant on voulut la réduire encore à la moitié, lorsqu'on sçut que l'Ouvrage étoit d'un jeune homme. Tristan proposa aux Comédiens un arrangement qui a depuis servi de régle. Ce fut de donner à l'Auteur le neuviéme du produit de chaque représentation. Quinaut y gagna ; la Piéce eut un très-grand succès. C'est une Comédie dans le goût Espagnol, initulée, les Sœurs Rivales, copiée de Rotrou*. Elle ne porte que sur des méprises & des déguisemens ; ressorts si souvent mis en jeu par nos anciens Poëtes comiques, & adoptés par plus d’un Tragique moderne.
* Voyez l'Observateur Littéraire 1759, tome II, page 324.

    La généreuse Ingratitude, Tragi Comédie Pastorale, renferme une triple intrigue. Zélinde, jeune personne que Zégry a quittée lorsqu'il étoir prêt à l'épouser, le sert en qualité d'esclave, & sans en être connue. Zégry est vivement épris de Fatime qui ne l'est pas moins d'Abidar, tandis que celui-ci n'aime que Zaïde, sœur de Zégry, & que Zaïde ne veut aimer qu'Almanzor. Ce dernier est frere de Zélinde, & doit la vie à Zégry. Il apprend dans le cinquième Acte, que celui a qui il doit le jour, & dont il va devenir le beau frere, a déshonoré & enlevé Zélinde, sa sœur. Il fait céder l'amour & la reconnoissance au désir de venger cet affront. Le combat est déjà commencé, lorsque Zélinde se découvre, & justifie Zégry qui l'épouse. Cette Comédie offre quelques scènes amusantes, beaucoup de complication, & peu de vraisemblance.
    Vous avez dû remarquer, Monsieur, dans l'Amant Indiscret, beaucoup de rapport avec l'Etourdi de Moliere. Les rôles de Lélie & de Mascarille, dans ce dernier, semblent avoir été calqués sur ceux de Cléandre & de Philipin, dans la Piéce de Quinaut. Il est également question ici de deux Rivaux qui se dispurent la même Maîtresse. Mais dans Moliere, il ne s'agit que de duper un Patron avare ; & dans Quinaut, c'est une mere que l'on trompe.
    La Comédie sans Comédie, est composée de la réunion de quatre Spectacles différens ; d'une Pasiorale, d'une Comédie, d'une Tragédie & d'une Piéce à Machines. Ce dernier Acte a pour titre Armide, Tragi-Comédie. C'est se même sujet qui a depuis fourni à Quinaut la matiere de son chef-d'œuvre lyrique. On trouve ici la plupart des situations de cet Opéra, mais non pas le même génie.
    La mort de Cyrus, Tragédie, eut du succès, & en méritoit peu. C'est avec raison que Boileau s'est moqué de ces deux vers, par où débute Thomiris :
Que l'on cherche par-tout mes tablettes perdues ;
Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.
Ces tablettes mystérieuses ont été trouvées dès l'ouverture de la premiere scène. Elles renferment des vers tendres, gravés par une Reine des Scythes, en faveur du meurtrier de son fils. On diroit enfin, que sans ces tablettes, l'Auteur n'auroit pû lier l'intrigue d'une Tragédie qui se dénoue par la mort de Thomiris & de Cyrus.
    Dans le Mariage de Cambyse, Tragi-Comédie, l'échange qui a été fait de deux Princesses, crues d'abord sœurs de leurs Amans, jette, & du trouble & de l'intérêt dans l'action. Ce trouble croît jusqu’à la derniere scène, & s'y développe assez naturellement. On trouve enfin dans la conduite de cette Piéce, plus d'intelligence que dans la précédente ; mais le style n'en est pas moins foible, ni les Héros moins doucereux.
    Stratonice, Tragi-Comédie, est fondée sur l'Histoire. Vous sçavez que Séleucus, Roi de Syrie, instruit que l'Amour seul causoit la maladie dont son fils périssoit, lui céda Stratonice qu'il étoit prêt d'épouser. Quinaut lui fait céder jusqu'à sa Couronne. Mais il affoiblit un peu le premier sacrifice, en rendant Séleucus amoureux de Barsine, qu'il destinoit à son fils. Cette jeune Princesse, dont la seule ambition est de régner, refuse la main d'un vieux Roi qui n'a plus de sceptre. Ce refus étoit facile à prévoir, & jette une sorte de ridicule sur Séleucus, uniquement parce qu’il s’en étonne. La prévention où est Stratonice qu'Antiochus la hait, & la haine qu'elle affecte elle même pour ce Prince, produisent quelque mouvement dans la Piéce, qui, en général, est trés-foible. Au reste, nul sujet n'a tenté un plus grand nombre d'Auteurs. Il fournit à la Tessonniere, le troisiéme Acte du Triomphe des cinq Passions ; à Brosse, sa Stratonice ; à Quinaut, cette Tragédie ; une autre à Thomas Corneille ; à Danchet, la quatrième Entrée du Ballet des Muses ; à la Grange-Chancel, les Jeux Olympiques ; à M. de Cahusac, le second Acte des Fêtes de Polymnie ; en un mot, ce sujet a été traité dans tous les genres, & a paru sur tous les Théâtres, même sur celui de l'Opéra Comique dans le Médecin de l’Amour.*
* Voyez l'Observateur Littéraire 1758, tome II, page 320.

  Les Coups de l'Amour & de la Fortune sont assez bien désignés dans la Piéce qui en porte le titre. Elie est amusante; mais romanesque. Deux Rivaux s'y disputent le cœur d'une jeune Souveraine, lui prodiguent leurs soins & leurs services ; mais ceux de l'un passent tous sur le compte de l'autre ; &, sans un soldat qui tombe des nues dans la derniere scène, le fourbe l'emportoit sur l'honnête homme. Au reste, nous avons vu applaudir plus d'une Tragédie, dont le dénouement n'étoit, ni mieux préparé, ni plus vraisemblable.
    On sçait de quel genre fut l'intrigue d'Alcibiade avec la femme d'Agis, Roi de Sparte. Elle ne paroît pas facile à ajuster au Théâtre. Quinaut a tranché la difficulté en substituant une sœur à son frere. C'est ce déguîsement qui sert de base au Feint Alcibiade, Tragi-Comédie, aussi foible de style, que chargée d'événemens.
    Dans la Tragédie d'Amalasonte, cette Reine des Gots, après avoir condamné Théodat à la mort, est instruite de son innocence, & l'épouse. Theudion, pere de Théodat, & Régent des Etats d'Amalasonte, égale ici la fermeté des Brutus & des Manlius ; il hâte le supplice de son fils, qu'il croit coupable. Ce même sujet, traité par différens Auteurs, a fourni de bonnes scènes, & jusqu'à présent, pas une bonne Tragédie.
    Le Fantôme amoureux, Piéce imitée de l'Espagnol, en est digne par sa singularité. Un Duc de Ferrare croit avoir fait assassiner son Rival ; mais les coups sont tombés sur un inconnu. Fabrice, c'est le nom du prétendu mort, met à profit l'erreur du Duc, pour l'effrayer, & parler à sa Maîtresse. Elle se retire dans la maison de Carlos, Amant de la sœur de Fabrice. Le Duc s'y rend, ou plutôt y tombe par une trappe. Il se repent; Fabrice se montre ; & la Piéce finit par le mariage de Carlos & le sien. C'est dans cette Comédie qu'on voit paroître au second Acte, le cadavre d'un homme massacré.
    Agrippa, ou le faux Tibérinus, Tragédie, est restée au Théâtre. Elle doit cet avantage à son quatriéme Acte, un des plus beaux qui ayent paru sur la scène. Le cinquiéme est plus foible ; mais, en général, toute la Piéce est intéressante. Elle offre même des détails qui prouvent qu'un sujet heureux est presque toujours heureusement traité.
    Il n'est pas vrai que chaque Acte soit une Piéce entiere dans la Tragédie d'Astrate. L'action y est une ; elle est même assez rapide. On ne peut disconvenir qu'il n'y ait beaucoup d'intérêt. C'est un combat de l'amour & de la nature, où, peut-être, l'amour triomphe un peu trop. Astrate aime la Reine, qui l'a privé d'un pere & du Trône. On est surpris de voir ce Prince la défendre ; & on pourrot l'être encore plus de le voir la punir. Une des régles de l'art, est de ne jamais placer ses personnages dans une situation, d'où ils ne puissent raisonnablement sortir. Ici la mort volontaire de la Reine tire d'embarras, & l'Auteur & Astrate ; mais cette Reine est trop coupable, pour que sa mort puisse intéresser. L'anneau Royal dont Boileau s'est moqué à juste titre, ne produit qu'une surprise momentanée. On a cru ce défaut suffisamment justifié par l'exemple de l'épée de Phèdre ; il pourroit l'être, en effet, si la Piéce de Quinaut offroit des beautés aussi supérieures que celle de Racine.
    On regarde la Mere Coquette comme l’une des meilleures Comédies d'intrigue ; c'en est même une de caractère. Celui d'Ismene est copié d'après nature, & ne manque point d'originaux. Cette Piéce offre un grand nombre de scènes vraiment comiques. Le dialogue en est vif, & la diction aisée. On la représente toujours avec succès ; & elle se fait lire avec plaisir.
    Quinaut reprit le cothurne pour faire un faux pas dans Bellerophon, Tragédie foible à tous égards. Elle fut suivie de celle de Pausanias, où l'Auteur ne paroît pas s'être relevé.
    Une carriere nouvelle s'ouvre, & devient celle du triomphe de Quinaut. Le genre lyrique n'étoit encore connu en France que par quelques Opéra de l'Abbé Perrin. C'est le Jodele de ce Théâtre. On pourroit dire que Quinaut en devint le Corneille, puisqu'il perfectionna ce genre. Il fit d'abord le Ballet du Triomphe de l'Amour & de Bacchus ; mais ce fut dans l'Opéra de Cadmus & Hermione, que son génie parut sur-tout se déployer. On ne lui reproche que d'avoir mêlé du burlesque dans cette Tragédie. Il imitoit en cela les Italiens, qui en usent ainsi pour diversifier leurs sujets ; ressource pire que l'uniformité. Quinaut reconnut bien-tôt son erreur ; mais il ne put réformer ses Maîtres.
    On retrouve toutefois dans Alceste, sa séconde Tragédie-Opéra, non du burlesque, mais quelques scènes comiques. La rivalité de Straton & de Lychas est la Parodie de celle de Lycomède & d'Admete. Il en est ainsi de quelques autres épisodes qui nuisent au sujet principal, sujet le plus intéressant que l'Auteur ait pu choisir, & qu'à ces défauts près, il a supérieurement traité. Ses personnages soutiennent leur caractère ; & la tendresse courageuse d'Alceste ne peut être comparée, qu'à la générosité d'Alcide.
    Thésée réunit tous les suffrages. La gradation d'intérêt y est supérieurement observée. Chaque Acte qui suit, surpasse ceux qui le précédent ; & le dernier rassemble tout ce qui peut attacher & émouvoir. L'expression, dans toute cette Tragédie, répond au sujet; & l'aisance des vers favorise l'art du Musicien. Le rôle de Medée est un de ceux qui produiront toujours le plus grand effet sur la scène lyrique. Tout ce qu'elle dit la caractérise ; & ses fureurs contribuent à rendre ce spectacle le plus complet & le plus varié. L'invocation dé cette Magicienne aux habitans des Enfers, est de la plus grande force.
Sortez, Ombres, sortez de la nuit éternelle,
Voyez le jour pour le troubler.
. . . . .
Avancez, malheureux coupables,
Goûtez l'unique bien des cœurs infortunés ;
Ne soyez pas seuls misérables.
   Le plus grand défaut d'Atis, & peut-être le seul, est la trop grande beauté du premier Acte. Elle nuit a la gradation. Cette belle scène,
Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous, &c.
Cette scène admirable revient a l'esprit dans le cours de l'cttion, & la fait trouver languissante. Il s'en faut bien cependant qu'elle le soit. Atis passera toujours pour une des meilleures productions lyriques; & la force du cinquième Acte se retrouve en proportion avec la beauté du premier.
   Beaucoup de variété dans le Spectacle & de facilité dans le dialogue, une foule de traits ingénieux, & dictés par le sentiment ; voilà ce qui distingue la Tragédie d'Isis. La scène de Jupiter & d'Yo est d'une delicatesse extrême ; elle ne peut être égalée que par la plainte touchante d'Hierax.
    Les applaudissemens renouvellés depuis peu à Proserpine, ont confirmé ceux qu'avait reçus cet Opéra dans sa naissance. Il commença alors la réputation de la célébre Rochois ; & par un singulier rapport d'événemens, il vient d'assurer celle de Mademoiselle Lemiere.*
* Voyez l'Observateur Littéraire 1759, tome II, page 350.

    Le Ballet du Triomphe de l'Amour rappelle l'idée de ceux qui précédèrent en France l'invention des Opéra ; avec cette différence essentielle, qu'ici, la Musique est de Lully, & que les paroles sont de Quinaut.
    Nouvelle production, nouveau succès. On admira dans Persée la variété du Spectacle ; & on partagea vivement le péril d'Andromède. Elle & Persée ne pouvoient manquer d'inréresser; mais Phinée révolta la plupart des femmes. Il leur parut outrer la jalousie dans ces quatre vers :
L'Amour meurt dans mon cœur ; la rage lui succéde.
    J'aime mieux voir un monstre affreux
    Dévorer l'ingrate Androméde,
Que la voir dans les bras de mon Rival heureux.
Ces vers firent naître une dispute poëtique, assez longue, &: que je ne détaillerai point. J'ajouterai seulement, que dans cet Opéra, Persée agit beaucoup plus qu'il ne parle ; & que Phinée, au contraire, parle beaucoup plus qu'il n'agit.
    Peut-être Phaèton offre-t-il plus de diversité que d'intérêt. Mais l'ambitieuse ardeur du fils du Soleil ne pouvoit être mieux exprimée. Cet Opéra, quoique rempli d'heureux détails, ne fournit guère moins au génie du Décorateur & du Machiniste, qu'à celui du Musicien. On a encore présent l'effet que produisoient, à la derniere reprise, le Palais & le Char du Soleil, qui seuls valoient un Spectacle complet.
    Ce fut Louis XIV qui donna à Quinaut le sujet d'Amadis. Le bruit courut que le Poëte étoit embarrassé pour satisfaire aux ordres du Monarque ; & peu de gens ignorent le Madrigal qui existe à ce sujet.
    Roland trouva quelques Censeurs. Peut-être, en effet, Angélique & Médor paroissent-ils trop souvent sur la scène ; peut-être que Roland n'y paroît point assez. Les fureurs de ce Héros devroient sur-tout le porter a quelque chose de plus, qu'à ébrancher des arbres, & à combattre des êtres inanimés. Il n'en est pas moins vrai, que ce quatrième Acte & toute la Piéce offrent des beautés bien propres à faire oublier ces défauts.
    La Trêve de 1685 donna lieu a la belle Idile de Racine, & fournit à Quinaut le sujet d'un nouveau Ballet. C'est le Temple de la Paix. Il différe peu des précédens, quant à la forme, & eut cela de commun avex eux, que plusieurs Courtisans y danserent devant Louis XIV.
   Le titre seul d'Armide, Monsieur, me dispense d'appuyer sur cet Opéra. Il n'en est point de plus connu, ni qui gagne autant à l'être. Quel tableau que celui de la derniere scène du sécond Acte ! Quel saisissement n'éprouve-t-on pas à l'aspect d'Armide prête à poignarder Renaud endormi ? Ce monologue admirable a servi, depuis peu, de champ de bataille à une guerre célébre dans la Littérature. Mais une partie des Combattans ne s'attaquoient qu'au Musîcien ; tous s'accordoient à respecter & admirer le Poëte. Le quatrième Aéte est foible si on le compare aux autres ; mais le cinquiéme vaut lui seul tout un Opéra. Ce fut par celui-ci, que Quinaut sermina sa carriere lyrique. Il eut, comme Racine & un bien petit nombre de Grands Hommes, l'avantage de finir ses travaux par son chef-d'œuvre. Le tems a fixe la réputation de ce Poëte ; mais on ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice. Il y a près d'un siécle qu'on applaudit à ses Opéra, & à peine trente ans qu'il n'est plus regardé comme un médiocre Auteur. Tel est l'effet du préjugé : On en croyoït sur sa parole un ingénieux, mais trop sévére Satyrique ; on regardoit comme des décisions absolues, quelques hémistiches amenés par la rime, & souvent par l'humeur. Boileau, il est vrai, a désavoué en prose ce qu'il avoit dit en vers contre Quinaut. Mais n'est-ce pas aussi en prose, qu'il déclare que Boursaut est de tous les Auteurs qu'il a maltraités, celui qui a le plus de mérite ? Que conclure d'un tel aveu ; sinon que Boileau jugeoit mal dans ce moment, & ne l'ignorait pas ? On ne peut supposer qu'il se soit mépris jusqu'à ce point. Quant à Quinaut, peut-être n'étoit-il connu alors que par ses Tragédies ; &, il faut l'avouer, le Prince de nos Poëtes lyriques seroit à peine admis au second rang des favoris de Melpomene & de Thalie. Toutes ses Tragédies, excepté l'Agrippa & l'Astrate, ont disparu du Théâtre ; toutes, sans en excepter aucune, sont mollement écrites. Ses Héros, plus galans que tragiques, dégénérent en Héros de Pasiorale & de Roman. Le genre comique, où il s'exerça moins, eût pu lui être plus avantageux ; on peut en juger par la Mere Coquette, Comédie bien supérieure aux Tragédies d’Astrate & d'Agrippa. Mais il n'eût, sans doute, jamais égalé Moliere ; & il étoit né pour servir lui-même de modèle dans un autre genre. On placera toujours son nom à côté de celui des Génies Créateurs, qui ont, pour jamais, illustré le dernier siécle. Car, je le répéte, il faut compter pour peu de chose les Essais de l'Abbé Perrin. Ce sont de ces productions informes, uniquement propres à désigner, dans les Arts, une des routes qu'il faut éviter. C'est au Génie seul à tracer celle qu'il faut suivre. Quinaut la saisit, la parcourut, la franchit. Rien ne prouve mieux le mérite de ses Ouvrages lyriques, que l'infériorité de presque tous ceux qui ont paru depuis. Dire qu'un Opéra se fait lire, c'est en faire le plus grand éloge ; & il n'est point de lecture plus agréable que celle des Opéra de Quinaut. Obligé de donner beaucoup au Musicien, rarement s'apperçoit-on des sacrifices qu'il lui fait. Quelle énergie dans les détails qui en exigent ! Quelle délicatesse dans ceux où régne le sentiment! Quelle foule de traits ingénieux & naturels, répandus presque dans chaque scène ! L'esprit les saisit d'abord ; & la mémoire les conserve aisément. Ils font encore les délices des Sociétés. Quinaut est de tous nos Poëtes celui dont les vers sont le plus souvent cités, le plus universellement connus. On lui reproche en vain que toutes ses idées ne portent que sur un certain nombre d'expressions à-peu-près toujours les mêmes. Il est démontré que tous les mots de notre Langue ne sont pas susceptibles d'être mis en chant. Cette réserve est donc moins stérilité dans Quinaut, qu'une sage économie, un choix heureux. Ce sont les entraves de l'Art, auxquelles le vrai Génie se soumet volontiers, mais sans paroître moins libre. Quinaut, malgré cette contrainte, paroît toujours commander à notre Langue ; elle se plie à tous les tours qu'il veut lui faire prendre ; & jamais, chez lui, l'expression ne gêne la pensée ; on pourroit enfin le comparer à l'Héroïne de son chef-d'œuvre, qui, avec un petit nombre de paroles, enfantoit des prodiges.

l'abbé Joseph de La Porte, L'Observatoire Littéraire, Tome IV, Amsterdam, Veuve Bordelet, 1759, p. 73-91.

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