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Vie manuscrite

   Le manuscrit ne comporte pas de table des matières, mais on peut le diviser en cinq sections :

1-2 : Introduction
2-4 : Jeunesse de Quinault, ses premières pièces

4-33 : Suite de sa vie, basée surtout sur L’Amour sans foiblesse
4-12 : Les amours de Quinault et de Mariane
12-13 : La Comédie sans comédie, Le Mariage de Cambise, La Mort de Cyrus
13-33 : Suite des amours de Quinault et de Mariane
33-39 : Théâtre de Quinault, des Coups de l’Amour et de la Fortune à Pausanias
39-59 : reprise des « aventures » de Quinault (L’Amour sans foiblesse)

59-61 : Vie de Quinault de 1670 à 1673


61-75 : Origines de l’opéra

61-67 : théâtre français du Moyen-Âge, premiers opéras italiens, ballets français
68-73 : l’Ariane de Perrin et Cambert
74-75 : Lully et l’opéra

76-78 : Cadmus et Hermione ; Lully et Quinault

78-93 : Vie de Quinault à partir de 1673

    Je donne ici une transcription des extraits du manuscrit, où il est question de la jeunesse de Quinault et de sa carrière (p. 1-4, 12-13, 33-39, 59-61, 76-93). J'ai essayé d'en respecter l'orthographe et la ponctuation, mais j'ai rétabli l'apostrophe qui sépare deux mots, comme "qu'elle" au lieu de "quelle" et "n'y" au lieu de "ny". Il n'est pas toujours clair si un mot commence par une lettre majuscule ou par une forme un peu différente d'une lettre minuscule.
    Il y a plusieurs mots dont quelques lettres sont cachées par la reliure ; ces lettres sont entre crochets.
    Pour quelques notes (vocabulaire, sources, dates des oeuvres citées, etc.), voir la transcription modernisée.

    Je remercie chaleureusement William Brooks pour sa relecture patiente et experte de ces extraits

/p. 1/
Vie
De Philippes Quinault
de l’Academie françoise

    Les Richesses ne font pas toujours les grands hommes, les Etats mediocres ont plus produits de philosophes, de sçavans, de genies qui ont excellez en toutes sortes d’Etudes, que la Noblesse, et la fortune n’en ont elevez : Il est même certain qu’un peu de necessité rend l’esprit de l’homme ingenieux, que le peu de talent qu’il peut avoir a se produire dans le monde, est continuellement occupé a y trouver une entrée heureuse, et c’est pour cela que l’on a toûjours dit que l’indigence est fort propre a rendre un homme excellent. Du moins si ce n’est pas tout à fait ma pensée un de nos peintres celebres le pensoit-il ainsi, puisqu’un jour un jeune Seigneur lui aïant montré quelques peintures de sa façon, il lui en marqua son sentiment avec affection. Je vous jure, Monsieur, lui dit le Poussin, qu’un peu moins de Richesses feroient de vous un peintre tres excellent. S’il est permis de badiner sur la negligence d’un peintre, parce que la fortune le rend paresseux et negligent, il me semble que l’on ne devroit pas se hasarder a critiquer la pauvreté des veritables gens de Lettres : un sac de mille francs de plus ou de moins dans le coffre d’un orateur, ou d’un poete, rend-il leurs livres, s’ils sont bons, moins lisibles et plus meprisables : attaquer encore leur basse origine, leur peu de temperament pour la valeur, ou les deffauts corporels dont la nature les a disgraciés, sont-ils des pretextes incontestables contre leur sçavoir ? Un homme vaillant et genereux se bat-il contre son adversaire, parce que sa genealogie n’est pas dans d’Hosier, parce qu’il lui trouve trop d’esprit, ou parce qu’il a trop de retenuë. Un auteur a-t-il droit de mettre l’Epée a la main contre un poete qui a simplement critiqué son Livre, cela n’est pas raisonnable ; chacun se doit mêler de son art. Et c’est dans cette veuë que le Carache fasché de ce qu’un de ses confreres l’appeloit en duel, pour avoir repris quelques uns de ses manieres de peindre, trouva le moïen d’arrêter sa fureur, en lui montrant un pinceau. C’est avec cela, lui dit-il, que je me battrai. Si un tel sens froid étoit present a l’esprit des poetes qui se querellent tous les jours leurs critiques ne seroient pas remplies des outrages personnels qu’ils se font incessamment. De combien d’invectives la mémoire de M. Quinault n’est-elle point chargée, sans le meriter : Boileau Despreaux ainsi que d’autres le rendent le sujet de la satire. Furetiere non content d’attaquer ses ouvrages, le raille encore sur son extraction : A le croire, un boulanger fût le père de Quinault. L’Equivoque est emploïée malicieusement dans les Factums, le poete étoit d’une pâte excellente, il ne se choquoit jamais des injures que l’on lui disoit, et il n’en gardait aucun levain. Il s’étoit attribué un droit d’un bon nombre de mots françois qu’il bluttoit
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et resassoit a sa manière. Voilà de quelle sorte Furetiere, associé de Quinault, parle de lui ; Si sa naissance n’est pas au dessus de celle que le critique fait sous-entendre, il n’est pas mieux instruit sur ce Sujet que d’autres auteurs, qui disent que Quinault étoit de Paris, quoi qu’il n’en fût point. Il m’est aisé de le prouver, ainsi que la malignité de certains Satiriques, qui ont donnés differens portraits d’une personne jusqu’à present presque unique pour les parolles Lyriques, quoique depuis lui nul poete n’est encore parvenu a degoûter de ses operas, et que l’on peut dire que la perfection de ce sorte [sic] de poemes est perduë en celle de l’auteur.
[marge gauche : *1635]
    Felletin dans la haute marche est l’endroit où Philippes Quinault naquit* fils d’un particulier qui n’aïant pu lui persuader de vivre selon qu’il l’elevoit, fut obligé de ceder quelque chose a ses inclinations.
[marge gauche : *1643]
   Agé de huit ans, il vint a Paris* ; son heureuse étoile le conduisit d’abord a la recommandation de son père chez un illustre assez éclairé pour faire cas des belles qualitez que son jeune age empechoit de paroistre. Tristan l’Hermite Gentilhomme de Gaston d’Orleans frere unique du Roy, est le personnage dont je parle, assez renommé par la Mariane Tragedie, et diverses autres productions que l’on considere encore comme nouvelles a present. Alors qu’il accueillit Quinault en sa maison, il regrettoit la mort de son epouse de laquelle il n’avoit pour tout reste de souvenir, qu’un jeune enfant dont la delicatesse faisoit partie de tous ses soins.
    Quinault encore trop jeune pour comprendre les services que lui pouvoit rendre Tristan, s’etudioit neantmoins a s’attirer sa familiarité. Tristan lui donna toute son amitié, tellement qu’attaché a son education, il ne se contraignoit point. Lorsque son inspiration le prenoit, il en proffitoit devant son eleve, lui lisoit ce qui venoit a sa pensée, et son divertissement etoit de le pousser a avoir du gout pour la poesie, en ne lui cachant rien de ce qui donne aux vers de la force, et de la beauté.
    Encouragé par des principes peu communs, et cultivez par une tete qui n’avoit déjà que trop de penchant au sujet qu’ils ont pour but ; Quinault reussit au-delà de ses esperances ; et fit si bien valoir les instructions qu’il recevoit qu’a dix huit ans les Rivales comedie
[marge gauche : 1653]
commenerent son coup d’essai. Le theatre retentit de son succez, et Tristan se vit etonné d’avoir un concurrent ; Cet exemple pourtant, bien loin de lui ôter de l’estime qu’il accordoit a son eleve, ne contribua encore davantage qu’a le traiter d’egal avec lui-même.
    L’amour que Tristan avoit pour Quinault eût sans doute diminué si la passion qui attaque tous les gens de Lettres, lui eût donné de la jalousie de son bonheur. Cette manie bien loin de tourmenter Tristan ne servit qu’a redoubler sa sincerité. Il publioit partout la Muse
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[marge gauche : 1653]
naissante comme un sujet de grande esperance, ne se trouvoit en aucune societé qu’il ne vanta son merite, et cette approbation seule introduisit Quinault dans les compagnies les plus celebres, ou on le consideroit ainsi qu’un Bel Esprit peu commun.
    Lorsque l’on a une jolie conversation, et quelle est soutenuë par la politesse, et la jeunesse de la personne, il n’est pas étonnant que l’on soit bien venu : On écoutoit Quinault avec satisfaction, on souhaitoit de le revoir plusieurs fois, et les dames aprés les hommes ne se faisoient pas une affaire de lui en montrer beaucoup d’empressement. Il proffitoit galament, quoiqu’avec timidité, de ces honnêtetez : Car il n’étoit que trop porté a les accepter. Ces avances honnorables augmenterent sa hardiesse, il la produisoit par la Genereuse ingratitude Tragi-Comedie pastorale,
[marge gauche : 1654]
et le public la receut agreablement.
    Si Tristan ne l’eloignoit pas de rendre sa plume fertile, il lui conseilla cependant de ne pas occuper son esprit de la poesie seule, et afin de lui cacher une partie des fâcheuses scituations [sic] ou cet art expose ceux qui le cultivent, ou pour mieux dire afin de n’avoir pas le deplaisir de l’y voir exposé. Il lui donna la connaissance d’un avocat au Conseil, chez lequel en moins de trois ans, il se rendit capable de posseder la même charge. Cet avocat, un jour lui remit un Gentilhomme fort spirituel, afin de le conduire chez son Raporteur, pour le mettre au fait de son procez. Ils ne trouverent pas le Raporteur chez lui, et on leur dit qu’il ne reviendroit que sur le soir. Sur cette absence Quinault offre la Comedie au Gentilhomme, avec promesse de lui donner une des meilleures places du Theatre. L’offre est receu avec beaucoup de civilité. Ce jour-là on representoit une de ses pieces, intitulée L’amant indiscret ou le maître etourdi,
[marge gauche : 1655]
a peine furent-ils placez, que les gens les plus qualifiez, embrasserent Quinault, a droit et a gauche, en le felicitant sur sa nouvelle Comedie, qui les faisoit revenir a la troisieme ou quatrieme representation. Le Gentilhomme non-prevenu sur la qualité du poete, ne fût que trop certain de l’habilité de son conducteur, lorsqu’il vit les loges et le parterre applaudir avec fracas, la piece de l’auteur. Son étonnement augmenta encore aprés être sorti de ce Spectacle, en entendant Quinault exposer en tres peu de mots au Raporteur, l’affaire dont il avoit chargé l’avocat au Conseil.
    Aussitôt que le Monde nous accorde son estime, nous nous animons, et nôtre hardiesse prenant le dessus sur la honte, elle jette sur ce que nous disons et sur nos actions, un certain air aise qui nous persuade, en attachant les autres qui nous voïent agir, et qui nous entendent. Ce que je dis est arrivé a Quinault. Il eût entrée, dans des societez que d’abord son esperance sembloit lui deffendre, la bienveillance qui y parût en sa faveur, rehaussa ses petites
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[marge gauche : 1655]
idées ; tellement qu’avec les connoissances, qu’il tenoit de Tristan, il en fit encore de nouvelles : Il frequenta neantmoins davantage chez Madame Tranto qu’en nul endroit ; Mais afin de ne point donner un air de Roman, a ce qui est purement historique, il est bon d’avertir ici que Quinault a la sollicitation de la personne qu’il a epousé avoit écrit des Memoires qui renferment ses amours avec cette même personne, et qu’il les avoit mis sous le titre de L’amour sans foiblesse, nouvelle qui a longtemps courüe en manuscrit, dans le Monde ; tous les personnages de cette Nouvelle sont Homere ou Tristan, Terence où [sic] Quinault, Martine, Mariane sa fille, qui a epousé Timante où [sic] M. Bonnet, et ensuite Quinault, Tranto nom retourné sur celui de Trotant riche marchand de Paris, Monray aussi nom retourné sur celui de Raymond encore connu presentement par Raymond le Grec, auteur de quelques Dialogues qui ont fait bruit, Madame Monray sa parente, les autres acteurs sont Desfourges, Varnier et les filles de Madame Trotant ; sur cette explication on jugera de l’intrigue des amours de Quinault, des Memoires duquel j’ai pris les faits seulement, en changeant entierement les expressions et quelques noms véritables parce qu’ils ne sont pas susceptibles d’une narration de Nouvelle galante quoique vraye : Je n’ay pas non plus voulu m’attribuer un ouvrage qui peut-être mis au jour sous le nom de son auteur propre. Je reviens donc a mon histoire.
[...]


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[marge gauche : 1655]
[…]
Quoique sa plus forte inclination fut de suivre le penchant qu’il avoit a l’amour, on ne le voïoit point près a negliger celle qu’il avoit pour sa Muse. La Comedie sans comedie est une autorité sur ce que je dis : on l’applaudit generalement : et les critiques furent obligez de reconnoître que les caracteres differens, qui meslangent ce spectacle, etoit une preuve de fertilité tres favorable de son esprit.
Ce succez ne detourna point une cabale de satyriques de dechirer sa renommée, et mais quoique l’on lui dit par tout les noms de ses ennemis, au lieu de discontinuer et de craindre la satire sur ses nouveaux ouvrages, il produisit
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[marge gauche : 1656]
Le Mariage de Cambyse, et la Mort de Cyrus. Les Spectateurs augmenterent a la representation de ces deux Tragedies ou la pluspart sur le bruit de sa jeunesse avoüoient legerement, qu’il avoit quelque goût pour le Theatre. Mais ils soutenoient, que l’art ni l’intrigue ne joüoient pas encore beau jeu pendant ses poemes, prevention peu éclairée puisque l’on pouvoit leur dire a eux-mêmes, qu’il n’y a pas de plus rare talent que celui de ravir un parterre, et de faire ensorte que l’on revienne vingt où trente fois, écoûter avec plaisir, les vers d’une tragedie ou d’une comedie.
La critique qui ne cherchoit que le moyen de diminuer son credit, échoüa, et si des auteurs sans nom le harceloient par une ironie inconnüe a present, et peu goûtée alors, il s’en consoloit avec sa chere Mariane des tentatives que l’on faisoit contre sa reputation naissante.
[…]


/p. 33/
[marge gauche : 1657]
[…]
Mais quittons pour quelque tems les avantures de Quinault, et disons quelque chose de son Theatre.
L’auteur regala encore cette année le public des Coups de l’amour et de la fortune, et d’Amalasonte deux Tragi comedies, la derniere joüée sur le Theatre de l’Hôtel de Bourgogne. La noblesse de ce spectacle excita la curiosité du Roy, qui la vit representer au mois de novembre. Sa Majesté a la fin de la piece parla a Quinault et surtout eût la bonté de lui dire qu’il étoit content de son poeme, et lui fit donner une bourse de cent cinquante pistolles en or.
Trois mois aprés, c’est-à-dire au mois de fevrier, Christine Reine
[marge gauche : 1658]
de Suede honora de sa personne la Tragi-comedie d’Alcibiade. On dit que cette princesse spirituelle y eût beaucoup de plaisir, et qu’elle
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admira la conduitte de ce poeme. Le Fantôme amoureux, que le poete produisit ensuitte, ne reussit pas avec tant d’éclat, puisque cette Tragi-comedie tomba a la septieme representation. Depuis celles d’Agrippa
[marge gauche : 1660]
ou du faux Tiberinus, et Stratonice, le recompenserent de la froideur des applaudissemens, la premiere a été le charme des spectateurs deux mois de suitte, et la seconde les divertissemens de la scene durant tout l’hyver.
Un autre ouvrage le mit en fort belle passe en Cour, c’est une pastoralle allegorique, sous le titre des amours de Lysis et d’Hesperie, ou plustôt un Poeme pour une rejoüissance sur le mariage du Roi et la conclusion de la paix. Cette piece fût inventée par le poete suivant les Memoires que lui en donna M. de Lyonne, qui les tenoit du Cardinal Mazarin. D’abord les Comediens de l’Hôtel de Bourgogne la repeterent plusieurs fois en particulier sur leur Theatre, et donnerent ensuitte quelques representations publiques sur la fin du mois de novembre, où même S.A.R. Monsieur frere du Roy alla une fois. Depuis, le cinq decembre, la même troupe de comediens joüa la même pastoralle au Louvre devant toute la Cour, et se surpassa en animant de si beaux vers. Ce poeme pour des raisons que l’on ne dit pas, n’a point été mis sous la presse, et le manuscrit du poete paraphé par le Ministre, a été deposé et remis entre les mains de M. de Baluze,
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[marge gauche : 1660]
Bibliothequaire de M. Colbert, pour étre conservé et gardé dans sa Bibliotheque.
La reception honorable que la cour fit à cette pastorale eleva Quinault sur le pinacle, mais les Eloges qu’il receut ne durerent pas longtems. Des auteurs fâchez de voir que leurs poemes tombaient dans l’oubli par le succez de ceux de Quinault, le critiquerent par l’ironie la plus medisante. Entre autres le secretaire de Madame la Connetable Colonna, au desespoir de ce que les Comediens prefererent les pieces de Quinault aux siennes, l’attaqua injurieusement dans un Livre intitulé Le grand dictionnaire des pretieuses : et parla de lui a peu prés de la sorte : Quinault, dit-il, est un jeune poete, dont j’entretiendray fort peu etant persuadé qu’il n’y pas beaucoup a s’entretenir de lui. Chacun scachant assez qui il est, que les dames qui tiennent cercle l’ont introduit dans le monde, et que tout le tems qu’il lui a été aisé de debiter la fleurette, il a été plus goûté qu’il ne meritoit de l’étre. Il s’attribue si ingenieusement les sujets de pieces de theatre des auteurs qui l’ont precedé, que l’on l’a souvent dit l’inventeur de l’intrigue et des vers qu’il a pillé, on ne veut pas nier qu’il ait du genie, que quelque fois il ne fasse quelque chose de lui-même : mais s’il est excusable, cela lui est arrivé fort rarement. A l’egard de son temperament il se flatte d’etre fort enclin a l’amour, et d’avoir une bonne espée pour la deffense des dames. Sa taille est plustôt grande que petite, et si le Roy d’Ethiopie n’etoit mort, on croiroit que c’est lui. Car il a le visage fort noir, la main grande et maigre, la bouche extremement fendue, les levres trop grosses et de travers, sa tête est fort belle, grace a la frisure du perruquier qui en fait le plus bel ornement, ou si l’on veut grace[s] aux cheveux qui lui servent de coins. Son entretien est doux, et il n’a jamais causé de maux de tête a qui que ce soit, parce qu’il ouvre tres peu la bouche, si ce n’est pour reciter des Vers, &c.
La critique en anonçant que Quinault pille les vers et les sujets de ceux qui l’ont precedé, a en veüe Boisrobert auteur d’une tragi-comedie intitulée Les Coups de l’amour et de la fortune. Quinault a mis un an aprés lui le même titre au Theatre. Je ne m’accorde pas cependant avec le faiseur de portraits, et je ne vois pas qu’a moins de raisonner en l’air, on puisse dire que Quinault a pillé Boisrobert. Je suis encore moins porté a passer au critique les couleurs avec lesquels il le peint. La jalousie où plustôt l’envie sont les auteurs de ce portrait. Quinault étoit non seulement un poete extremement facile, mais agreable d’une belle et grande taille, dont les yeux bleus et a fleur de tête marquoient beaucoup d’affabilité. Il avoit de legers
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[marge gauche : 1660]
sourcils, le visage un peu long, l’elevation du front unie et large, une prestance masle, le nez de favorable augure, et une bouche riante. Pour sa phisionomie elle representoit un tres honnête homme. Aussi ne parloit-il jamais mal de personne, il usoit d’une complaisance où il ne paroissoit jamais aucune bassesse, et souffroit rarement que les absens dont on s’entretenoit fussent attaquez en sa presence. Ces talens si extraordinaires en un bel esprit, lui acquirent une estime universelle. Quoiqu’il aima la raillerie elle ne lui pouvoit plaire, si elle n’étoit delicate et de la derniere finesse. Et même il la rebuttoit, lorsqu’elle faisoit éclat et qu’elle outrageoit quelqu’un ; Sa plume n’a jamais entreprise de refuter d’écrivain, que ce n’ait été pour sa deffense et encore avec des egards si fins, que celui qui en a été critiqué, a ri le premier de sa satire. L’amour a été sa passion la plus dominante, et malgré la chaleur dont elle a inspiré les transports de sa jeunesse, on tient qu’il n’a jamais fait de fausses demarches, et qu’il reussissoit dabord a se faire aimer. Ce que son entretien engageant rendoit encore plus favorable pour lui, car il repandoit dans ses parolles, une certaine effusion de cœur, egalement chatoüilleuse du côté de l’esprit et du ressentiment de sa passion. Il est vrai qu’il couvroit son amour de beaucoup de feinte et qu’il persuadoit davantage d’aimer quelqu’un, qu’il n’avoit souvent de veritable amour.
Tel etoit Quinault trop souvent en butte aux mauvaises satires de son tems, pour rappeler les noms de leurs auteurs. Si l’attention qu’ils avoient a dechirer sa personne et ses productions, a trouvé quelques partisans. Je ne dirai rien de trop fort, en soutenant que leurs attaques se sont trouvées
[marge gauche : 1665]
froides et fausses lorsqu’il mit au jour, au mois de Janvier, La Tragedie d’Astrate Roy de Tyr, piece tellement applaudie a plus de cent representations de suitte, que la trouppe de l’Hostel de Bourgogne doubla les places, et qu’elle devint si fiere des sommes que lui valut cette tragedie, qu’elle trenchoit du petit Cresus, dit le gazetier du Parnasse.
Il n’est donc pas surprenant que le public n’ait pas epargné l’argent pour voir ce spectacle, puisque la lecture seule en est fort interessante. Le sujet n’est pas difficile a debroüiller. La nature et l’amour y combattent de manière que l’on y reconnoît le cœur du poete. Davantage, l’Astrate est rempli de cette tendresse unique a sa Muse. Les Maximes d’amour et de poli[ti]que y ont beaucoup de force chacune dans les caracteres qu’elles doivent avoir. La poesie en est pompeuse, quoique douce et facile, et les evenemens tous intrigués qu’ils sont, se developpent facilement, et sans embarrasser trop l’esprit.
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[marge gauche : 1665]
Les Eloges que l’on a donné a cette tragedie, n’ont point empêchez le satirique Boileau, de la critiquer trop fortement, avec des vers assez exacts a la poesie, et des rimes fort recherchées, le poete cependant sautille de pensées en pensées sur l’Astrate, chaque acte de la piece vaut une pieceentiere, et sur tout l’anneau Royal est bien trouvé : Que decide une semblable critique ; La tragedie de Quinault est-elle d’un genre a etre exclüe des regles qu’exige d’elle Aristote. Et l’anneau Royal est-il plus ridicule, que l’Epée et que la pâmoison poetique de Phedre.
Cette ironie qui effleure le raisonnement, et qui n’est composée que de quelques expressions que le hazard amene souvent a la rime du poete, eût dabord une grande vogue sur la lecture des premieres satires de Despreaux. Les rieurs excluoient du bon goût et de la perfection les auteurs qui y etoient nommés. C’est pour cela que Boursault qui se voyoit maltraité aussi, peignit le ridicule ce ces gens enjoüés des bons mots qui ne disent rien ; Il attaqua directement Despreaux dans une petite comedie, où il se nomme et se deffend lui-même en reprenant le satyrique, par un dialogue fort ingenieux, la precieuse, le Marquis, le Chevalier, et le poete y sont vivement caracterisez, et la prevention où l’on étoit en faveur des nouvelles satires, est fort plaisament soutenüe et refutée.
Quel entêtement a des gens d’esprit de penser qu’un habile homme ne le pût pas étre sitôt que Despreaux medisoit de sa personne et de ses œuvres. Quoi un connoisseur qui avoit vû et lu cette personne, et qu’il avoit souvent rendu l’objet de son admiration, n’osoit plus avoir la même pensée, et se seroit voulu du mal, d’en dire du bien, et de croire qu’il avoit mieux decidé que le critique. Il y a de la folie dans un pareil entêtement, qui a noirci la reputation des Chapelains, des Cotins, et surtout celle de Quinault, que le Satirique non pas comme son ami, devoit epargner, mais qu’il devoit separer de la foule des auteurs qui sont comme ensevelis dans la poussiere.
L’Astrate n’a pas seul egayé la veine mordante de Despreaux. Le trait qui a balancé la renommée de Quinault est celui où malicieusement voulant parler d’un auteur parfait, il pense que la raison dit Virgile et la rime Quinault. Quelle consequence tirer de ce vers, sinon que tous ceux qui lui ressemblent surprennent un instant l’esprit, avant qu’il ait eu le tems d’en examiner le sens, et qu’aussitôt que l’imagination reconnoît le faux-brillant du proverbe, elle lit à decouvert une equivoque, a la verité plaisante dans le moment, mais a qui il faudroit un trop
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[marge gauche : 1665]
long commentaire, pour expliquer la pensée, que le poete n’entendoit peut-étre pas lui-même car les critiques ne sont pas encore d’accord que Virgile ait toûjours bien raisonné, et que Quinault ne soit pas auteur de mechantes rimes.
On n’a point approuvé que Despreaux ait si souvent repeté le nom de Quinault dans ses satires. On a été etonné que l’amitié ne l’ait pu remporter sur une fade plaisanterie, et que la fureur de la rime ait fait sacrifier une personne que l’on frequente a un bon mot qui n’est pas toûjours tel dans le public. Quelques auteurs se declarerent ouvertement contre ce procedé, le poete sans fard, comme un honnête bourgeois du Parnasse, fût un de ceux qui se dechaina davantage, il ne pût souffrir que le Satyrique moderne entreprit ainsi le heros de la poesie lyrique, il se récria contre la hardiesse de l’imitateur d’Horace et de Juvenal, dit que le juge et la police devoient rayer sans nul egard toutes les rimes dont un nom apprêtoit a rire au lecteur. Quelle gravité a M. Gacon de se declarer contre la licence cynique de Boileau, lui que l’on void si moderé sur les jugemens qu’il porta des mœurs et des ecrits des Bordelons, des Lelevels, et des Rousseaux.
Les gens de lettres quelque fois officieux envers les uns et les autres se mêlerent de reconcilier Despreaux et Quinault. Perrault les invita chez lui a un repas où d’autres beaux esprits se rencontrerent. La reconciliation fût vraye du côté de Quinault, mais peu sincere de celui de Despreaux, puisque celui-ci ayant été prié d’un disné chez son ami, il n’y alla qu’afin de renouveller d’autres plaisanteries qu’il a debitées dans sa troisieme Satire que j’ai déjà citée. Les personnes qui avoient été temoins des protestations apparentes de Despreaux pour laisser en paix le nom de Quinault desapprouverent tres fort son procedé, et Desmarets un de ces temoins dans sa deffense du poeme heroïque, a reproché a Despreaux, d’avoir été assez faux ami pour prendre un repas chez Quinault, qu’il oublie aussitôt qu’il l’a quitté.
Je ne parlerai plus du titre d’ami, les critiques entre eux n’ont nul egard a cette qualité, et par consequent les Beaux Esprits qui s’efforceront de blamer tout a fait la satire de Despreaux sur le cothurne de Quinault auroient tort. Car qui soutiendra que ses heros ne sont trop galans et trop effeminés, on ne voit point regner chez ce poete ces emportemens mâles, quoique passionnez, que Corneille met a la bouche de ses Romains dans la tragedie de nôtre auteur, un je vous hais s’y dit aussi tendrement qu’un je vous aime.
Quinault qui, selon que le debitent quelques uns, n’approfondissoit pas
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[marge gauche : 1665]
l’histoire, ni qui ne se faisoit pas une grande etude des mœurs et du caractere de chaque nation, établissoit un sujet par le secours de sa mémoire, et ne suivoit presque, que son imagination ; Ce qui, un jour, excita la raillerie d’un petit maitre qui voïoit representer une tragedie de lui. Quinault exposant le sujet, lui disoit, je place ma Scene en Capadoce, et il est necessaire de se rappeler le genie du peuple de ce païs pour bien goûter mon ouvrage. Vous dites vrai, reprit le petit maître, car je pense qu’elle seroit meilleure a representer en Cappadoce même. Ce deffaut de connoissance de l’histoire lui a encore attiré un autre reproche aussi mal fondé : Furetiere sur la pretendüe ignorance de Latin de Quinault et pour insinuer qu’il n’étoit pas du nombre des sçavans, inventa la dessus, qu’une personne demandant au poete lyrique s’il avoit fait lecture de la mythologie de Natilis Comes, il dit que non, qu’il ne connoissoit que Noel le Comte. Cette plaisanterie ainsi que le bon mot precedent ont été inventés a plaisir par M. de Calliere et par M. l’abbé Furetiere ; Car il n’est pas naturel de croire que Quinault ne sçut pas le latin, puisque l’on n’ignore pas qu’il a fait ses etudes au College du Cardinal le Moine et peut-on exiger de plus forte preuve pour assurer qu’il possedoit cette Langue que le rang qu’il a tenu a l’Academie Royale des Medailles et
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Inscriptions, rang qu’il a eu en succedant a M. de Cassagne ; outre ces autoritez, il y en a encore de publiques par lesquelles on sçait que
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Quinault a lu dans l’Academie Françoise une traduction d’une ode d’Horace ; Que quelque tems aprés il composa une Devise Latine pour le Tresor
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Royal, et que l’année suivante il inventa d’autres devises Latines que l’on voit encore, gravées avec celles de M. de la Ferriere, de M. le Duc de S. Aignan, Santeüil, et Charpentier.
L’Envie qui vouloit échoüer la renommée de Quinault, et qui se metamorphosoit de tant de manieres pour former de mauvaises idées sur sa personne, sa science, et son theatre, n’osa se declarer contre la Mere
[marge gauche : 1666]
Coquette, où les amans broüillez, Comedie qui eût un tel succez que l’on la mit en parallelle dés [au-dessus ; remplace ‘en’, rayé] ce tems là, avec les pieces de Moliere, et que l’on rejoüe presentement en concurrence de celles du Comedien.
Encouragé par cette bonne reception, il resta tranquille contre la caballe qui ne le perdoit point de veüe, et joüit a son aise des applaudissemens que l’on donna a sa comedie, jusques au jour de la
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[marge gauche : 1667]
premiere affiche de Bellerophon, Tragedie, dont il n’a pas été a beaucoup prés si content puisqu’elle fût sifflée. Les critiques opposés a son parti auroient sans doute triomphés s’il ne les eût a la fin contraint a garder le silence,
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en exposant sur la scene, Pausanias tragedie par laquelle il a dit adieu a ses Rivaux, ni ayant de lui aprés ce poeme, que les quatorze opera dont les partisans de la Musique parlent plus sous le nom de Lully que sous celui du poete. Je reprens les avantures de Quinault.


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[marge gauche: 1668]
[...]
Tel a été l’etablissement de Quinault, et une suitte de son acheminement a la fortune, puisque par le titre même de son histoire galante qu’il avoit intitulé L’Amour sans foiblesse, il est evident, que le raisonnement est quelque fois d’intelligence avec l’amour, et que lorsqu’ils se rencontrent ainsi ensemble, un amant vient a bout des plus grandes difficultez, et reste victorieux, de l’indifference, et de l’infortune.
[trait]
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    Deux ans ensuitte de son mariage, et lorsque ses poemes étoient le plus en vogue, M. Salomon de l’Academie françoise, auparavant president au parlement de Bordeaux, et en ce tems là avocat general au grand Conseil, vint a mourir, Quinault le remplaça, et s’attira l’estime et l’amitié de l’Academie, par la simplicité du discours qu’il y prononça.
[marge gauche : 1671]
    Un an après M. Anceau auditeur des Comptes deceda, et Quinault traita de sa charge. Mais etast prest d’étre receu, les officiers de la chambre des comptes refuserent de l’admettre dans leur compagnie. Ils alleguoient pour excuse, qu’ils ne pouvoient reconnoître pour confrere un bel esprit qui jusques là, n’avoit du nom et du credit qu’aux Theatres de l’opera et de la Comedie. Ce refus mit la plume a la main d’un inconnu, auteur de Vers, qui reprochoient a Messieurs de la chambre des Comptes, que Quinault un des poetes celebres de son tems, ayant dessein d’étre de leur corps, ils ne devoient pas le refuser, et que puisque, selon eux-mêmes, il avoit tant fait d’auditeurs, ils ne devoient pas l’empecher de l’étre.
    Les difficultez que l’on opposoit a cette reception, ne furent pas de longue durée, puisque l’on le revetit peu de tems aprés de la charge de M. Anceau. Le même anonyme n’en eût pas plus tôt connoissance, que retournant la même pensée dont il s’étoit deja servi, il apostrofa encore la chambre des Comptes, en disant que Quinault, petit membre de cet illustre corps, avec la qualité qu’il possedoit, n’y tenoit pas un rang fort considerable, mais qu’aussitôt qu’on le voyoit a la representation de ses pieces, les presidens et les maîtres des comptes devenoit auditeurs.
    Il n’a point cessé jusques a son deces d’exercer aussi exactement que nul autre membre de la même Chambre, et il s’en est acquitté avec autant d’assiduité,
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[marge gauche : 1671]
que s’il n’avoit point eu d’autre etude. Le Theatre qui n’étoit plus occupé des fruits de sa Muse, porta le public a croire, que le titre de Conseiller auditeur, l’emploioit uniquement, on le pensa de la sorte. Neantmoins le sujet de sa retraitte, avoit une autre cause – lorsqu’il se maria il donna parolle a son epouse qu’il abandonneroit et le Theatre et les Vers : Madame Quinault lui ayant marqué du degoût a s’engager avec un homme qui n’avoit que la qualité d’auteur. Celui-ci adhera a sa volonté, renonça a la Comedie, mais commença a travailler pour le Theatre de l’opera, sur quelques ordres qu’il receut de la Cour.
    On approuva dans le Monde le choix qu’il faisoit du Lyrique et comme on étoit déjà prevenu de sa capacité sur cette matiere, on ne doute point qu’elle ne remporta le prix sur ses autres poemes. En effet il a surpassé en peu de temps ce que son apollon [ ?] lui avoit dicté de la Scene comique et tragique, car si l’on demeure d’accord que ses ouvrages ont eu quelque succés a leur nouveauté, on avoüe aussi qu’ils sont tombés dans l’oubli lorsque l’auteur n’a plus vecu. On ne nie pas encore que l’on ne lise dans ses poemes des evenemens et des sujets assez spirituellement traitez, que les Sentimens n’en soient elevez ou tendres selon l’occurence, et que la poesie quoi qu’en butte a la satire, ne plaise par la facilité et la douceur des vers. Mais malgré ce merite, renouvelle t’on davantage au Theatre celui de Quinault : les Corneilles, les Molieres, et les Racines, se sont depuis saisis de toute sa reputation. Et a peine laissent-ils du vuide aux Comediens français, pour representer la Tragedie d’Astrate, la Comedie de la Mere coquette, et le faux Tiberinus, ou l’Agrippa tragedie.
    Je conviens donc que les trois genies que je viens de nommer ont été universellement reconnus pour les heros du Theatre, et que même Rotrou, et Du Ryer, ne nous sont encore presens qu’a la faveur du grand nombre de pieces qu’ils ont mis au jour, sur tout le premier. Si donc ces trois illustres ont effacé tous les autres jusqu’à Quinault. Ne leur a-t-il pas rendu le change par le Lyrique, puisqu’il en a été appelé le genie, le Phenix, et qu’il a été mis en paralelle avec ce que la Grece a de plus galant, comme Anacreon, et d’autres.
    En effet ce rang unique qu’il tient encore a l’opera, n’est-il pas une preuve visible de la superiorité de sa plume. On y a dabord arboré un grand Cartouche ou d’un côté étoit le portrait de Quinault et de l’autre celui de Lully. Je ne scay pourquoi la jalousie de la cabale est venüe a bout, de faire ôter ce triomphe du poete et du Musicien, puisqu’aucun auteur, je dis même, ceux qui ont eu quelque nom, ne sont parvenus, a ce tour facile d’une poesie toute engageante, ni a exprimer par un Sujet tout galant, une morale dont on peut tirer un proffit attraïant, par la spirituelle application que lui a donné l’auteur.
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[marge gauche : 1671]
Ces eloges repetez et qui ne sont pas renfermez dans mon seul sentiment, sont aussi le jugement de beaucoup d’autres, dont j’ai seulement pris le sens. Ils pensent qu’aprés avoir mis a part plusieurs de ses argumens, on ne se trompera guere de comparer le reste aux Lyriques de mediocre espece touchant la recherche du Sujet mais ils louent infiniment davantage Quinault par la politesse de sa poesie. Elle est, disent-ils, si héroïque, et si touchante par le choix de ses mots, qu’aucun moderne, ne l’a encore egalé, et ils ne sçavent, ajoûtent-ils, s’il est quelques anciens Lyriques grecs et latins qui puisse aller de pair avec lui.
  Je viens d’avertir qu’il s’etoit engagé avec son epouse, de ne plus composer de vers de quelque nature que ce fût. Il changea bientôt de dessein et avec raison puisque les plaisirs du Roy, devenant les divertissemens de sa Muse, il etoit par là degagé de sa promesse, il se mit donc dans le goût des parolles pour la musique. Et voilà l’autorité a laquelle nous devons les opera de Quinault, dont je ne donnerai l’histoire, que lorsque j’aurai raporté l’origine qu’ont eües [sic] en France les Representations en Musique.
[...]


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[marge gauche : 1671]
[…]
      Les deux principales têtes du soutien de l’opera [Perrin, Cambert] etant a bas, Lulli ne rencontra plus personne en son chemin qui lui disputa le pas, aussi proffita t-il en peu de tems de la fortune qui s’offroit a lui. Il choisit le nommé Guichard pour son associé, pour tous les frais qu’il y avoit a faire dans l’entreprise de l’opera, et Vigarani machiniste du Roy, qu’il avoit arrêté pour remplacer le marquis de Sourdeac, d’intelligence avec le musicien, decorerent le jeu de paume du Bel Air, où la Pastoralle de Quinault, qui a pour titre, Les Fêtes de l’amour et de Bacchus, qu’il mit au jour sur des fragmens de plusieurs Balets, fût representée, la musique etant de Lully. A ce spectacle on en trouva rassemblé ce que l’on avoit vû avec indifference dans l’Ariane et dans Pomone. S’eteignirent et les pieces et le nom de Perrin, et le lyrique de Quinault a seul triomphé jusqu’a la mort de ce poete.
     Ensuitte la perte de Moliere facilita a Lulli, la salle du Palais Royal, qu’avoit la
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Troupe des Comediens du Roy, sur des Lettres patentes obtenües de sa Majesté, il fit changer entierement cette salle, et lorsque les reparations et les depenses necessaires eurent été avancées pour la construction d’un Theatre different ; Il en donna
[marge gauche : 1673]
l’ouverture au public au mois d’avril par Cadmus et Hermione Tragedie, elle avoit déjà parüe sur le Theatre du Bel Air. Les critiques ne la jugerent defectueuse qu’en ce que Quinault hasarde quelques scenes burlesques dans cet opera qui decrierent celles de Perrin. L’auteur de Cadmus se raporta au sentiment des Spectateurs, ne mêla plus que du serieux dans des pieces lyriques, et laissa aux Italiens ce que les françois tenoient d’eux. Les beautez que l’on ne pût disputer en la piece, sont celles dont il l’a variée, par des Sacrifices, des Invocations, et des Sermens.
      Sur l’heureux succez de ses deux premiers opera, sa Majesté, qui en etoit contente, autorisa Quinault de son suffrage, par la qualité de seul auteur de pieces lyriques, dont il avoit dessein de divertir sa Cour, il joignit a cette faveur, une pension de deux mil Livres, et celle de lui dire quelque fois le sujet d’opera, qu’il devoit executer.
      Ainsi que le public, et le goût universel, Lulli ne s’accommodoit plus que de la poesie de Quinault pour sa musique, les parolles de ses opera lui sembloient de jour en jour plus belles, il les trouvoit d’une harmonie facile, les passions touchées avec delicatesse, et propres a attendrir, le merveilleux bon a élever l’Esprit, enfin il le regardoit déjà comme nôtre premier poete lyrique, lorsqu’il lui fit la proposition de passer un traité entre eux deux par lequel Lulli s’engageroit de lui assurer quatre mil Livres, pour chaque opera, que Quinault se feroit fort de lui remettre tous les ans. Le traité fut passé.
      Le poete et le musicien daccord, travaillerent d’intelligence, le premier assembloit differens argumens les uns tirez de l’histoire, les autres de la fable. La dessus il decidoit de la constitution de ses poemes, et de la diversité de l’intrigue de ses scenes. Il communiquoit a Lully ce canevas, qui aprés av[oir] lu de quoi étoit composé chaque acte, inventoit selon l’idée qu’il avoit du spectacle, des intermedes, remplis de danses, et de divertissemens, et le poete y ajoutoit des chansons. Quinault disposoit ensuitte de la composition entiere de son opera, et sitôt qu’il étoit fini, il en conferoit aux assemblées de l’academie françoise, où il avoit rang ainsi que je l’ai déjà dit, pour avoir succedé a Mr. Salomon.
      La voix publique ne debite pas tout a fait que ce soient Messieurs de l’academie que Quinault consultoit, mais une assez jolie personne de ses amies, Mademoiselle Serment, Elle se nommoit Anastasie, etoit dans un âge fleurissant lorsque Quinault la frequentoit, elle passe encore selon le bruit commun, pour une fille tres spirituelle, son visage ne respiroit que gayeté, ses yeux etoient
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[marge gauche : 1673]
rians, sa bouche vermeille, mais le coloris de son teint tomboit a ses joües, elle les avoit pâles, le surplus de sa phisionomie, étoit capable d’inspirer de l’amour, et son Esprit un fort attachement. C’est ainsi que l’on parle de Mademoiselle Serment morte jeune, d’un cancer, on lui attribua peu d’heures avant que de mourir de ce mal, des Vers que Quinault a mis sous son nom, et ou il est aisé de sentir le genie du poete ; Si Mademoiselle Serment lui est redevable de ces Vers, nos auteurs de Meslanges de litterature écrivent differament dans plusieurs Editions de leurs livres, que Quinault ne doit qu’a cette fille spirituelle, le plus excellent de ses opera, et qu’a commencer par l’Alceste, jusqu’à la mort de son amie, il n’a point donné de poesie lyrique, ou il se soit surpassé, que l’on n’en rejette toute la gloire sur la fille sçavante.
     Les mêmes auteurs ne sont plus de ce sentiment, dans leur même Livre réimprimé, au lieu de Mademoiselle Serment, Perrault et Boyer par ordre de Mr Colbert, examinoient Quinault ou plustôt ses ouvrages. Je ne rejette pas cet anecdote parceque M. de Bosfran architete en reputation, connu dans le Theatre Italien, par la comedie des Bains de la porte S. Bernard, et neveu de M. Quinault m’a dit que son oncle n’est entré en commerce avec Mademoiselle Serment que dans le tems, qu’il tenoit la plume sur Armide, opera par lequel il l’a quittée.
     Ce n’est pas le fait le plus important de la vie du poete que de sçavoir, qui revoïoit ses opera. Il est constant que Lulli ne les agréeoit point qui que ce fût qui les eût approuvé, s’ils ne convenoient pour sa musique. Il relisoit avec etude ces Vers, que quelquefois il reduisoit a la moitié, lorsque les mesures peinoient trop son esprit. Quinault n'appelloit point de ce mutilement, il tentoit une inspiration nouvelle, et se saisissoit si bien du bon moment, qu’il s’accordoit avec Lulli. Celui-ci sur une des scenes du poete, qu’il retenoit de mémoire a force de la lire, montoit son clavecin, goûtoit les accords qui accompagnoient davantage les parolles, les chantoit, et prêtoit l’oreille, a ce qui la flattoit le plus, retouchoit le clavecin, et en joüoit a differentes parties, afin d’essayer qui lui plairoient le mieux des fantaisies de sa musique, enfin aprés une basse continue, dont sa voix étoit soutenüe, il retenoit si facilement dans sa tête, la musique le plus a son goût, qu’une seule notte ne lui seroit pas échapée. Il dictoit ce travail a M. Lalouette ou Colasse. Le jour suivant il scavoit peu de chose de sa musique. Il avoit le même arrangemment quand il s’agissoit d’inventer les simphonies de liaison, avec les vers, et les jours que Quinault le laissoit sans parolles, il s’occupoit aux airs de violon.
      Voila de quelle sorte Quinault et Lulli s’accordoient ensemble pour la musique et les vers d’un opera. Lulli ne gardoit pourtant pas le même ordre aux divertissemens ; En particulier et a son aise, il cherchoit les airs : Les parolles y etoient necessaires ; pour se rencontrer avec esprit et justesse, Lulli feuilletoit ou prenoit de differens Recueils, des vers de la mesure dont il avoit besoin, il se precautionnoit aussi pour les airs de mouvement, et pour ces airs de mouvement, et ces divertissemens, il en usoit de même ; Il assembloit encore de la poesie, dont la cadence des vers étoit propre a sa Musique, et lors que Quinault avoit ce canevas entre ses mains, il tiroit de sa
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[marge gauche : 1673]
Muse des vers de pareille mesure. Lulli ne disputoit point a Quinault son talent sur la poesie lyrique, il lui en cedoit si naturellement l’avantage que le musicien ayant affaire d’une dedicace au Roy, pour l’opera de Roland, Quinault lui en fit une en vers, qui passe encore a present sous le nom de Lulli.
      On tient que nul poete jusqu’à Quinault et pendant sa vie même n’a manié si habillement ces paroles coupées propres a la musique. Aussi Lulli lui disoit-il en ami, qu’ils etoient fort heureux d’étre faits l’un pour l’autre, qu’a son egard il n’avoit pas encore frequenté de poete, qui l’eût contenté comme lui, sur la varieté des mesures et des rimes de la poesie ; Quinault pouvoit lui repondre reciproquement qu’il le reconnoissoit pour l’excellent musicien des tons et des cadences, puisque la science de finir un opera, est de donner un second corps aux parolles par la musique, et de prêter une seconde vie aux vers que le poete a le premier animez.
[marge gauche : 1674]
      Alceste, ou le Triomphe d’Alcide Tragedie, a été la premiere piece, qui a paru ensuitte du traitté de Lulli avec Quinault et l’unique opera de sa façon qui a eu sa Critique. On a voulu soûtenir au poete, qu’il ne suit pas bien son Sujet, que la poesie n’est pas correcte, et qu’il n’a pas reussi a plaire, parce qu’il n’a pas choisi dans Euripide ce qu’il y a d’interessant, et qu’au lieu d’imiter le poete grec, en ce qu’il a de bon, l’autre s’est imaginé des Episodes inutiles, qu’il a mal placez, et qui jurent avec le titre de la piece. Au raport cependant des meilleurs critiques, nous n’avons pas d’opera de Quinault, où la beauté soit plus egale que dans Alceste. Ce poeme est un exemple des devoirs de l’amour conjugal, où je pense avoir lu qu’il est aisé de faire un epoux d’un amant aimé, vers qui conviennent assez bien aux amours de Quinault, et qu’il peut avoir faits exprés pour lui quelques années aprés son mariage.
[marge gauche : 1675]
      Thesée Tragedie, fût dabord vû a S. Germain, on le joüa pour sa Majesté. Ses musiciens, et l’academie de musique unis ensemble, depuis les seuls acteurs de l’opera le representerent a Paris. Quinault reussit egalement par la disposition et le tour aisé de ses vers, et fût accueilli du public, ainsi qu’il pensoit que son poeme seroit receu. On applaudit au rôle merveilleux de Medée. On jugeoit des Beautez de Thesée par les menagemens du poete, a les augmenter d’acte en acte. Le troisieme est plus beau que le second, le quatrieme efface le premier, et le cinquieme vaut seul la piece entiere.
      Une cabale de beaux esprits du premier rang, ne voyant pas de bon œil, le juste suffrage que l’on accordoit aux opera de Quinault, resolurent de des decrier, et d’y faire remarquer de grands deffauts. Un soir qu’ils etoient tous a souper, ils approcherent de Lulli, qui y avoit été invité, et avec chacun un verre a la main, qu’ils lui appuyerent sur la gorge : Desavoüe la Muse de Quinault ou tu vas perir, lui crierent-ils bien fort. Une semblable fantaisie ayant excitée la risée des critiques, on s’expliqua plus gravement, et on n’oublia aucune des raisons contraires
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[marge gauche :1675]
a Quinault, pour persuader Lulli, qu’il devoit faire choix d’un autre poete. Il ne vient que des esprits rusez de Florence, le musicien les paya d’une reponse a l’Italienne, c’est-à-dire qu’il avoit ses interests en veüe, et que ne voulant pas se passer des vers de Quinault, il exigea que les critiques se satisfissent de bons raisonnemens, et non de plaisanteries. Perrault fût mis de la conversation, quelqu’un de la compagnie declara naturellement qu’on le devoit plaindre, de ce qu’il se buttoit a prendre seul la deffense de Quinault. Que l’on sçavoit a la verité qu’il le connoissoit il y avoit fort longtems. Que cependant les devoirs d’amis, devoient avoir des restrictions, et que n’étant pour ainsi dire plus parlé de Quinault, son souteneur vouloit aussi, selon les apparances, tomber dans l’oubli. Le convive se fit fort d’en donner honnêtement avis a Perrault. Celui-ci aprés l’avoir receu, par quelques civilitez proportionnées au compliment, le pria malicieusement de lui apprendre, ce que les degoûtez sentoient de si mechant pour Quinault dans les poemes dramatiques. Ils jugent, dit-il, qu’il n’y a point de noblesse dans ses pensées, que la finesse n’y domine pas assez, que le choix qu’il en fait est trop ordinaire, que ses mots sont trop populaires, et pour tout dire que le fond de ses opera ainsi que de ses autres ouvrages, est borné a plusieurs expressions qu’il repette sans cesse. Dois-je me surprendre, continua Perrault, que des gens qui ignorent la musique, ni plus ni moins que si l’on leur parloit de la cromatique, portent un pareil sentiment. Neantmoins, reprit-il, se tournant du côté de Lulli, et lui adressant la parolle, seroit-il possible, Monsieur, qu’etant si pro[di]gieusement au fait des connoissances de vôtre art, que ne vous échapant aucune des delicatesses qui le font valoir, et que la France vous cedant avec justice l’honneur de ces tons encore inoüis, propres au recitatif, et generalement a nôtre musique, que toute l’Europe n’a pu jusqu’à present vous disputer. Seroit-il possible, reprit-il encore que vous ne vous apperceviez pas que si l’on écoutoit ces Messieurs, le poete ne produiroit que des vers etrangers a la voix, inconnus au musicien, et ausquels les spectateurs ne comprendroient rien. Il n’est pas que vous n’ayez eprouvé que de quelque netteté que le chant soit, il supprime ordinairement trop de la prononciation, et que la facilité des pensées, des mots, et des rimes, d’un recitatif ou d’une chanson n’ont pas le pouvoir de faire que l’oreille la plus fine puisse toûjours les entendre. Si le poete étoit donc trop guindé, dans ses pensées où trop sçavant, et que les expressions qui les developent sentissent l’Etymologiste, ne fussent pas d’un commun usage, où [sic] bien que pour un vaudeville, le poete entonna la trompette, et ne le forma que de mots seulement propres au sublime, il est evident que tout un parterre retourneroit souvent chez lui en se demandant les uns aux autres, ce que l’on a dit en musique. Il est necessaire qu’une parolle mise en air, provoque l’esprit a lire celle qui suit, qu’un vers seul entendu, excite la mémoire a deviner les autres, et pour vous parler net, qu’une pensée lorsqu’on la chante soit si intelligible,
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[marge gauche : 1675]
que le genie remplisse sur le champ, ce que l’oreille ne lui a pas fourni. On ne sçauroit donc mettre ces principes a execution, que le plus facile usage n’autorise les mots, des pensées qu’[ils] mettent en jour. De sorte que Quinault est repris d’un talent que ses critiques devroient estimer, puisqu’avec un choix de parolles communes et populaires, il a composé des poemes, ou la politesse et le sublime, ont varié sa plume, ainsi que le cameleon.
      Perrault étoit alors hardi de plaider si affirmativement pour Quinault, l’envie prenoit le dessus, on se mettoit du côté du plus fort, et Boileau Despreaux comme un heros de Theatre, sembloit avoir le sceptre poetique au poing, pour faire repeter par la sotte cabale, La Raison dit Virgile et la Rime Quinault. A la fin le jugement l’emporta sur la Satyre, les Esprits non lettrés se desabuserent avec les sçavans et les uns et les autres s’opposerent aux traits mordans, a l’apparition d’Atys. On representa cette Tragedie devant le Roy et pour la premiere fois a S. Germain en
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Laye le 10 Janvier. La cour resta surprise a ce spectacle, on l’appela l’opera du Roy, on regarda comme un chef d’œuvre la scene d’Atys et de Sangaride, et on a porté son excellence jusqu’à la mettre en paralelle avec ce que les anciens lyriques Grecs et Latins ont du meilleur. On a fait davantage, on a dit de cet opera que le premier acte est sans contredit le plus beau, et que même il est trop beau, parcequ’il s’empare [seul] de l’admiration des spectateurs opposé aux quatre autres actes. Le sommeil de ce poeme est tout attrayant, il y regne avec tous les charmes d’un enchanteur, dit un galant homme, a qui je suis redevable de beaucoup de faits, et des jugemens repandus dans ce livre, et qui prefere Atys, a Cadmus, Alceste, et Thesée. Madame la Dauphine qui ne s’etoit pas rencontrée a la representation de cet opera, le vit deux ans aprés, pendant le Carnaval qu’il servit de spectacle.
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      Isis Tragedie suivit Atys, aussi en presence de sa Majesté a S. Germain, ou durant l’hyver, il divertit les personnes royales, par les agrémens de la musique, qui ont fait nommer cet opera celui des musiciens. Au mois d’aoust il receut les applaudissemens de tout Paris.
      Quinault n’eût pas sitôt remis a Lulli son poeme d’Isis, que ne s’accordant pas avec lui, sur les scenes dont il exigeoit la suppression, qu’ils se broüillerent ensemble, et que le traité signé entre eux deux, demeura indecis. M. de Lisle, ou Thomas Corneille,
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communiqua Psiché a Lulli, qui le mit en musique ; Paris ne battit pas beaucoup des mains a cet opera, et la reussite n’en a pas été fort éclatante. Corneille touché du mauvais destin de sa piece, se rejetta du côté de la comedie ; Racine et Despreaux bien venus en cour, et qui l’un et l’autre, avoient déjà tenté de couler Quinault a fond, rengagerent Corneille a reprendre encore la plume pour l’opera. Ils entreprirent beaucoup plus dans un de ces momens que le Roy avoit la bonté de donner a quelques instructions qu’ils prenoient pour son histoire, et a d’autres momens où sa Majesté s’informoit quelquefois des sçavans qu’ils estimoient, ils se saisirent un jour, dis-je, d’un de ces momens, ou il leur parloit de Corneille. Ils tinrent bon pour lui et dirent au Roy que sa
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[marge gauche : 1678]
Muse plaisoit en tous genres de poesies, qu’elle pouvoit même étre plus utile que toute autre, a sa Majesté, pour les Vers Lyriques. Quelques jours aprés Corneille se trouvant dans les appartemens du Roy, receut de lui l’ordre de travailler a un opera. Le poete arrêta son choix sur Bellerophon. Il dressa le premier acte et en confera avec Lulli, qu’il prevint sur le reste de la Piece, en lui disant, que son quatrieme et cinquieme acte etoient encore prests, que pour le second et le troisieme, quelques Regles assez difficiles du theatre qui n’y estoient pas assez bien menagées a sa fantaisie, les detournoient de les mettre au net. Cet embarras n’étoit pretexté par Corneille que pour tirer de Lulli des eclaircissemens sur son differend avec Quinault. L’Italien spirituel parla peu, Lulli ne dit mot a Corneille qui ne comprit que trop ce que signiffioit le silence du musicien. Sa deffiance pour lui tourmentant le poete, qui connoissoit Quinault pour un homme d’honneur, civil, et sincere ami, resolut de sçavoir de lui comment il s’etoit separé d’avec Lulli. Il autorisa dabord sa visitte de civilitez, qu’il lui redevoit, et puis le pria de l’aider de son examen sur le second et troisieme acte de Bellerophon qu’il lui montra en entier. Ils en firent la lecture ensemble, qui plût extremement a Quinault, il n’en fallut pas davantage a Corneille, c’étoit tout ce qu’il souhaitoit de son confrere sur cet article, restoit a sçavoir de Quinault ce qui l’éloignoit de Lulli, il apprit que sur de pretendues representations d’Isis, un peu trop mediocres pour la caisse de l’opera, le musicien lui retenoit une partie de la somme qu’il étoit convenu de lui donner ; Corneille entendit ce qu’il vouloit dire, le plaignit et se retira.
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      Un pareil avis meritoit reflexion, et qu’il prit ses mesures, aussi ne lascha t-il a Lully son opera, que sur son Billet, montant a la somme fixée entre eux. Dabord que Bellerophon eût passé par la musique de Lulli, il en regala le public dans le mois de Janvier, et cet opera fût suivi d’une telle affluence de Monde, qu’il servit de Spectacle a Paris plus de neuf mois de suitte.
      La precaution dont Corneille s’etoit assuré envers Lulli, pour le payement de Bellerophon, ne fût pas peu loüée aux depens de la negligence de La Fontaine, que le musicien attrapa, où plustôt qui n’en étant pas goûté, se vit obligé de retirer sa marchandise, des mains de Lulli. Celui-ci charmé des Vers de ses Fables et de ses Contes, l’amorce par une satisfaction considerable de l’opera qu’il lui demande. Il prend le Florentin au mot, ne s’attendant pas a dire un jour que Lulli l’enquinauderoit. Il lui porta Daphné, L’autre met cette pastoralle sur sa table et l’invite a revenir un tel jour. La Fontaine oublie l’heure manquée, on l’envoye querir, il vient. Lulli avoit déjà examiné son opera. Ils s’assirent, Lulli le manuscrit
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a la main pour en dire son avis au poete, le relit, baille, La Fontaine s’endort, [il] arrive un tiers qui le reveille. Lulli fait ôter les sieges, en congediant le somnam[bule] et debout qu’il étoit avec La Fontaine, il lui annonce en peu de parolles, que celles de son opera jusqu’à ce moment, ne l’invitoient pas a en entreprendre la musique, La Fontaine sur ses jambes, sans entendre ce que l’on lui disoit, avoit recommancé a s’assoupir, Lulli eleve sa voix afin d’etre ecoûté, et lui apprend, qu’il ne devoit pas trouver mauv[ais] si sa pastorale ne lui plaisoit pas. La Fontaine croyant qu’il lui faisoit la menace qu’il le ne payeroit pas, se met en colere, Lulli l’appaise, et le prie d’avoir attention a son sentiment lorsqu’il sera sur le siege qu’un laquais lui presentoit. Il lui repete que son Lyrique est trop sec, que les parolles en sont trop dures, et que les pensées pour étre trop poetiques, ne conviennent pas assez a la pastoralle. [La] Fontaine écoûte. Lulli prêt a lui rendre son manuscrit, continüe, voudroit de lui un sujet dont les amours plus heureuses, et moins enfoncées dans les Metamorphoses fournissent autant du côté de l’histoire que de la fable. Point de Reponse, La Fontaine avoit le menton sur son estomac, et son chapeau étoit a bas pendant qu’il sommeilloit, Lulli s’echauffe, crie, La Fontaine en se relevant met un de ses pieds dans son chapeau, et donne du nez en terre. La Fontaine a son tour crie un peu plus fort que Lulli, lui attribue sa chûte, on vient sçavoir pourquoi un si grand tintamare, le poete au lieu de parler ramasse son chapeau, en laissant tomber ses gans, prend le chemin de la porte et sort. Lulli lui fait entendre par un de ses amis que sa pastorale ne vaut rien. Le poete veut étre payé, l’entremetteur du differend qui ne sçavoit comment en tirer raison, le quitte en lui promettant satisfaction, lorsque l’on joüeroit son opera. La Fontaine est de meilleure humeur, et le lendemain moins endormi et encore plus gai, il va dans une maison, où on lui apprend que Lulli, bien loin de se servir de ses Vers, ne vouloit seulement pas risquer une chacone dessus, on sceut cette nouvelle, et étant venüe aux oreilles de Ligniere, il la certifia dans le moment par un vaudeville qu’il finit en disant qu’il va vendre des sifflets pour applaudir Daphné.
      Le conteur inimitable outré de se voir le sujet d’une semblable chanson, adoucit son chagrin sur Lully par La Florentinade, et depuis écrivit une Epitre a Madame de Thiange, par laquelle il la prie de toucher quelque chose au Roy, du tour Italien que lui avoit joüé Lulli, il parle dans cette Epitre de Quinault, qu’il ne prend pas a ce qu’il dit pour Euripide, et afin de montrer combien sa Muse avoit de credit, il avoüe a Madame de Thiange, que la sienne pour partage de cadette, se contenteroit du Theatre de Paris, pendant que celle de Quinault plus heureuse brilleroit dans S Germain. Le Roy supplié par Madame de
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Thiange, de secourir La Fontaine en ordonnant a Lulli de recevoir son opera, ne fit point de reponse, le musicien avoit pris les devans ; La Fontaine en fût informé avec deplaisir, et eût encore la confusion de voir la preference de Proserpine a Daphné.
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      On representa cette Tragedie a S. Germain le 5 fevrier, la Musique du Roy et l’Academie l’executerent ensuitte, et depuis il a paru a Paris. Immediatement aprés que Vigarani se retira de la societé de Lulli, Berain entreprit les decorations et les machines de Proserpine. Le prologue fût chanté par Mademoiselle Louison Moreau, et le rolle d’Aretuse executé par Mademoiselle Rochois. Le sentiment general sur cet opera etoit que Quinault s’elevant au dessus de lui-même, contentoit de mieux en mieux le public par la douceur des vers ; on souhaita longtems ce poeme, parce que le bruit se repandit, que le poete et le musicien s’y étoient surpassés. Veritablement tout chatoüilloit egallement les oreilles, et ravissoit les yeux, car on assure que l’on n’avoit point encore fait de depense en France si somptueuse, pour les decorations et la magnificence des habits, que pour ce spectacle, qui suspendit l’année suivante la veüe de Bellerophon, pour étre joüé a tour de rolle, avec Proserpine.
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      Quinault au commencement du mois de decembre, joint a Benserade, prepara Le Triomphe de l’amour, Balet : Quinault est auteur des vers mis en musique par Lulli, et Benserade de ceux pour les personnages de ce Balet, Rivany en inventa les machines. Jamais premiere representation n’a été plus noble, ce qu’il y avoit de princes et de princesses a la Cour et de plus brillant par l’âge et la dignité y dansa. Ce qui fit que le même spectacle étant donné sur le theatre de l’Academie, on y mesla des danseuses où Mademoiselle La Fontaine fit parler d’elle. Une circonstance extraordinaire a encore illustrée la veüe de ce Balet. La voici.
      Lulli, noble par des Lettres que sa Majesté lui avoit accordées, entendit dire par une personne, que son contentement devoit le tranquiliser, puisqu’il n’étoit nullement forcé de se pourvoir d’aucun titre par une charge, afin que l’on le reconnut gentilhommme. Qu’il auroit trouvé beaucoup de difficultez a y parvenir, sans la qualité de secretaire du Roy, et que s’il avoit voulu l’acquerir, elle lui eût été refusée. Un des secretaires même repandit dans le monde, que Lulli seroit rebuté, s’il osoit mettre prix a une de ces charges malgré ses richesses qui paroissoient lui étre bientôt favorables la dessus ; l’orgueil gouvernoit moins Lulli, que le droit naturel, envers les gens qui ne l’estimoient pas. Afin d’avoir la satisfaction de connoitre ceux qui s’opposoient a son passage. Il ne dit mot au Sceau des Lettres que le Roy lui avoit données, on rapella a S. Germain la comedie du Bourgeois Gentilhomme, il y executa le rolle du Mufti, qu’il chantoit a ravir. Tout le feu, tout le genie qu’il
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sentoit pour la declamation, se ranimerent en cette occasion, et nonobstant la foiblesse de sa voix, et quoique l’acteur qui represente le Mufti s’essouffle terriblement, il soutint neantmoi[ns] ce personnage jusques a la fin, avec l’applaudissement des spectateurs. Sa Majesté, qui en rit extraordinairement, ne le lui cacha pas en sortant. Lulli proffita de ce moment, Sire, dit-il au Roy, j’étois sur le point de me faire secretaire de vôtre Majesté, vos secretaires n’auront plus la volonté de me reconnoître. Ils n’auront plus la volonté de vous reconnoitre, repondit le Roy en propres mots, tout l’honneur leur en demeurera. Portez vos Lettres a Monsieur le Chancelier. Lulli le lendemain dés le matin fût voir M. le Tellier, et on sceut dans le public, que Lulli alloit étre Monsieur le Secretaire. Tous les gens de ce titre, et une infinité d’autres personnes, en parlerent en riant où [sic] avec mepris. Examinez l’occasion dont il s’est servi. Il n’est pas encore pour ainsi dire deshabillé, qu’il veut faire d’une Comedie, une ceremonie toute grave, sauter du Theatre a la Charge de principal officier de la Chancellerie. Le ministre M. de Louvois déjà mecontent de cette nouvelle receut les remontrances des Secretaires du Roy, dont il étoit du nombre, puisqu’il n’y a point de Secretaire d’Etat, qui avant ne soit revetu de l’autre charge : Il se courrouça, avertit Lulli qu’il lui étoit messeant, de pretendre au rang qu’il postuloit, lui dont tous les services se bornoient a avoir diverti un parterre. Parbleu, lui dit Lully, vous agiriez commme moi, si vous etiez a ma place ; La reponse est plaisante. On ne sçavoit en France que Lulli et M. de la Feüillade assez hardis pour parler de la sorte a M. de Louvois. Le Roy imposa silence, il se declara a M. le Tellier, et plusieurs deputez de la compagnie des secretaires paroissant devant lui, pour se plaindre de l’homme que l’on leur associoit, il les fit taire, et leur donna encore moins de satisfaction, par son compliment, qu’ils n’auroient été content [sic] de celui que sa Majesté avoit fait a leur egard a Lulli. Celui-ci presente ses Lettres, on les lui rend avec les provisions, et en y ajoûtant toutes les civilitez imaginables. Sa reception ne fût pas plus difficile. Les diseurs de verit[é] et les railleurs disparurent. C’est pour cela qu’il prit un autre quant a soy, et qu’il se piqua d’honneur. Aprés sa reception, un repas noble et superbe, fût offert aux silentieux personnages, c’étoit une bombance ou la joye et le plaisir pouvoient rajeunir les Doyens de la compagnie ; que leur donna-t-il, en sortant de Table, un service de sa tête, son nouveau Balet, Le Triomphe de l’amour, que l’on representoit ce jour a l’opera. On les voyoit deux ou trois douzaines, occuper gravement les meilleures places. Tellement qu’on regardoit ces principaux officiers du sceau, gens d’un maintien severe, en grands manteaux noirs, et en rabats, remplir de suitte plusieurs rangs de l’amphitheatre, et entendre d’une serenité de visage surprenante, les entrées et les chacones, de leur nouveau confrere. La decoration etoit peu commune, et n’egayoit pas peu le Balet. C’est ainsi que l’Academie de Musique instruisit les spectateurs que
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Lulli pour ainsi parler, le prince de l’opera, ayant eu envie d’avoir une charge de secretaire du Roy, etoit venu a bout de son dessein. On dit davantage que M. de Louvois, oubliant sa reprimende, et qu’estant escorté d’une suitte nombreuse de courtisans, Lulli le trouva a Versailles, adieu mon Confrere, lui dit le Ministre en continuant son chemin. Ce que l’on a reçu depuis comme une plaisanterie.
      Peut-étre quatre mois aprés le ceremonial dont je viens de parler, les poetes qui sont les nouvellistes des ouvrages de leurs amis, debiterent, que l’on promettoit un opera nouveau de Quinault, le nommer c’étoit annoncer une merveille.
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L’Academie de Musique en donna le 18 avril la premiere representation, c’étoit Persée tragedie. Le public eût d’autant plus d’impatience d’aller a cet opera, que Lulli ne l’avoit pas encore fait voir devant le Roy, comme presque tous les autres poemes lyriques. Monsieur le Dauphin, et les altesses Royales, vinrent a cette piece, et le mois suivant Sa Majesté la fit executer en sa presence. Elle avoit prevenu, que le jour, qu’on la joüeroit a Versailles, Elle en donneroit avis a une certaine heure, pour que l’on pût apprêter, dans la Cour du Château, qu’il choisissoit pour cela, les utilitez necessaires a la representation. Neantmoins au tems pluvieux qu’il faisoit, le soleil venant a prendre place, le Roy arrêta qu’avant les couches de Madame la Dauphine, il vouloit qu’elle prit part a ce spectacle, ce qui fût cause que l’ordre Royal n’arriva que vingt quatre heures devant que le Theatre en fût dressé. On ne se mit donc a l’elever que du jour que devoit paroître Persée. Sur le midi la meilleure partie se trouva prête, et il eût été fini en peu de tems, si un grand vent qui survint, suivi d’une grosse pluye, qui continua toute la matinée, n’eût fait croire au Roy, que ce tems ne cesseroit pas de la journée. Sa Majesté etoit sur le point de redemander Persée dans un tems plus favorable, si on ne l’eût assurée que sur le soir un Theatre apprêté dans le Manege seroit en etat convenable au sujet. Veritablement l’endroit ou des Mareschaux avoient mis des fers et pensé [pansé] des chevaux a plus de midi, se trouva prêt avant huit heures et demie du soir, et achevé avec une magnificence incroyable. Façade de vray theatre, precedé d’un orquestre, haut dais dressé devant, on n’y desiroit rien. Des rangs d’orangers d’une hauteur étonnante dans des caisses d’une lourdeur monstrueuse a elever, bordoient les deux côtez du Theatre ; l’enfoncement offroit a la veüe une feüillée de branches d’arbres prises des forests. On avoit encore placé dans cet enfoncement ainsi qu’entre les orangers des girandoles, et grand nombre de Statües de Divinitez, de faunes, et de sylvains. Les gens qui avoient veu en quel etat cet endroit etoit huit heures avant, ne purent concevoir cette Metamorphose. Le lieu se rencontra favorable pour les voix, et la force de celle de Mademoiselle Rochois, contenta toute la Cour, on entendit la Simphonie avec admiration, et le Roi ne put se retenir de dire a Lulli, qu’il n’y avoit point d’opera dont la beauté de la musique fût plus egale. C’est encore dans Persée que pour la voix et la danse, mademoiselle Desmatins, joüa son premier rôle qu’elle a soûtenu avec tant de fracas depuis. Les
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amateurs de l’allegorie pretendent que le but du spectacle de Persée est d’apprendre a respecter les Dieux. Les cercles sçavants ont long tems parlé de cet opera, et il a aussi été le sujet de l’entretien des dames, qui parmi les endroits excellens qu’elles approuvere[nt] se tournerent contre les quatre vers de Phinée, ou il chante, qu’il aimeroit mieux qu’un Monstre devora sa Maitresse, que de la voir entre les bras de son rival. Cette pensée causa de la rumeur parmi le sexe, et quelques beaux esprits ayant pris party la dessus dans des vers, il y en a un qui finit les siens en disant, que la cruauté de Phinée ne doit pas tant étre permise a l’egard d’une maitresse, que pour avoir le plaisir de faire enrager un Rival.
      Lorsque l’on parla de joüer a Versailles Phaeton Tragedie, que l’on a nommé l’opera du peuple, les salles n’etoient pas assez grandes pour y placer des Machines,
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ce qui a empêché qu’il y en eût, lorsqu’il parût a la Cour au mois de Janvier. Au prologue, Mademoiselle Fanchon Moreau, monta sur le Theatre sa voix se fit beaucoup de partisans pour la premiere fois qu’elle chantoit dans cet opera, qu’a l’Academie de Musique tout Paris accueillit le 27 avril, on le representa aussy a Lyon en 1687, a l’ouverture de l’Academie de Musique qu’on y établit. Et la veüe en a tellement été courüe, que de plus de quarante lieües a la ronde, des gens de tous états sont venus a ce spectacle. Les Sermens de ce poeme sont merveilleux, et cet endroit, Le sort de Phaeton se decouvre &c est du dernier sublime.
      A la mort de la Reine l’Academie Françoise lui rendit des devoirs funebres. L’oraison a été prononcée par M. l’abbé de la Chambre. Et l’Epitaphe dressé par Quinault. Je ne la mets pas ici, parce que je l’ai inserée dans ses œuvres posthumes, que je communiquerai incessament au public, ainsi que je lui ai déjà fait voir les œuvres de M. Pavillon de la même academie.
      Avant le deces de la Reine, le Roy choisit le sujet d’Amadis, et dit a Quinault de le traiter. On debita parmi les fausses nouvelles que le poete restoit court sur l’argument de cette tragedie, et que sa Muse l’abandonnoit dans l’execution de ce poeme. Quinault averti, pour se mocquer des nouvelistes où [sic] plustôt afin de donner matiere a rire, jetta sur le papier un Madrigal, qu’il a intitulé, l’opera difficile, qu’il finit en disant, que bien eloigné de n’étre pas tranquile en travaillant a son opera pour le Roy, tout son chagrin ne vient que de cinq filles qu’il a, il n’est pas, dit-il, d’opera plus fâcheux a faire, que d’avoir cinq filles a etablir. Il presenta ce Madrigal au Roy, qui le recompensa de trente mil Livres, pour marier sa premiere fille. Le manque de Biens n’avoit nullement reduit Quinault, a rendre public ce madrigal, on le croyoit riche dés lors d’au moins trois cent mil Livres. Cela n’empecha pas les poetes de s’exercer sur le nouveau madrigal, en reponse
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duquel deux poetes en ont inventé deux autres, qui ne sont ni bons ni mauvais.
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      Amadis n’a point été des divertissemens de Versailles, puisqu’ils y ont été interrompus par la mort de la Reine. L’Academie de Musique representa cet opera à Paris le 15 janvier, et les Comediens Italiens qui pendant longtems n’avoient vecus que des parodies des plus beaux morceaux des Corneilles, et des autres celebres, prirent occasion de la magnificence du spectacle de Quinault, pour s’egayer et gagner l’argent du public, ils joüerent Amadis Cuisinier.
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      Un an aprés Roland Tragedie a été vû a Versailles le 18 Janvier, et sur le Theatre de l’Academie de Musique le 8 fevrier. Le sujet de cet opera est trop gracieux par les personnages d’Angelique et de Medor, pour n’avoir pas plu. On a regardé pourtant comme quelque chose de rebutant, que ces deux acteurs restent si longtems ensemble sur le Theatre, et que Roland qui n’y est pas assez souvent, et que l’on auroit pu rendre le heros de quelque entreprise noble et raisonnable, s’abandonne a la frenesie, en arrachant des arbres, en cassant des vases, et en portant son Epée contre des statuës, qu’il n’a pas droit de mutiler, malgré la malheureuse passion qui lui perd l’esprit. Ce reproche ne doit retomber qu'en second sur Quinault, puisque les poetes Italiens de qui il a emprunté l’histoire, sont les premiers a la raconter comme lui.
      Racine, la conclusion de la treve signée, mit presque aussitôt au jour L’Idylle sur la paix. Le Roy l’entendit chanter, dans l’orangerie de Sceaux, le jour que sa Majesté honora de sa presence le Marquis de Seignelay ; Le 15 octobre Le Temple de la paix, Balet, fut dansé a Fontainebleau devant le Roy.
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      Quinault prit enfin congé du Theatre par Armide Tragedie, la veüe de cet opera se rendit maitresse de l’esprit et des sens des spectateurs, l’imagination, la galanterie, l’idée de la belle magie y caracterisent la Muse du poete, et le genie du musicien ; les machines, les decorations, sont encore a present les charmes du theatre de l’opera, mais les Vers en font le triomphe aussy. Quinault content de l’accueil que l’on lui fit, ne se mit point en tête d’en hasarder un plus glorieux. Il renonça a la poesie, et considera l’estime que l’on gardoit pour Armide, comme un avantage trop noble, pour ne s’y pas tenir.
      En effet, si les regles du theatre, exige [sic] qu’il faille, que pour la plus grande perfection d’une piece, les beautez augmentent d’acte en acte, Armide est audessus de toutes les autres par ces regles, car il est sensible, que lorsque l’on a attrapé le 5e. acte, on ne peut rien mettre en paralelle de plus accompli. Le divertissement vaut seul une piece entiere. Le plaisir du spectateur
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se tranquilise en attendant ceux qui doivent succeder. Pour mieux dire la fin d’Armide surpasse davantage le commencement, que les quatre premiers actes ne causent de joye en comparaison du cinquieme. Quel brillant, que de pensées masles, rendües avec des mots insinuans, chatoüilleux, en des termes genereux. Les oreilles a peine rassasiées d’écouter tant de Beautez, les yeux ont a leur tour, celles du palais, a la disparition de la surprise de l’enchantement, les spectateurs emus des amours malheureuses de Renaud et d’Armide sont encore tristes de leurs transports, ils compatissent d’esprit, et des passions que le poete, a toûjours fortifiées de plus en plus en touchant leur imagination. Ils reprennent le chemin de chez eux, attendris et de mauvaise humeur de la separation des deux amans, et du chagrin d’Armide. Ils se rapellent avec admiration l’endroit ou Renaud vient d’étre animé par Armide de se poignarder, ils se souviennent qu’a ce moment l’effroy s’emparant de leur ame la crainte n’avoit laissé a leurs sens que la veüe et les oreilles, et que presque sans action, ils n’ont commencé a reprendre haleine, qu’a l’air de violon qui finit cette Scene.
      L’adieu de Renaud et d’Armide est d’un prix infini, un poete s’est vainement amusé, de le traiter de Rondeau lamentable, l’adresse du poete est-elle plus fausse, que le cœur des deux amans. Les expressions de l’un sont-elles plus foibles, que les soupirs des autres. Renaud se jette du côté de la gloire, en s’arrachant a l’amour. Armide en perdant l’objet de sa passion, reste desesperée. Est-il rien de moins sujet a la plaisanterie, que ces deux oppositions. La plume sçauroit-elle mieux peindre les agitations de l’ame, entre deux amans obsedez d’une fatale separation. Virgile m’a quelquefois tiré des larmes par sa Didon. Mes soupirs et mes pleurs ont souvent plaint l’Armide de Quinault. Ce n’est pas même avoir trop de hardiesse que de penser qu’il y a plus de generosité, d’amour, et de courage, dans le caractere de Renaud que dans celui d’Enée. Le dernier suit les decrets de ses Dieux, le premier n’agit que pour la gloire. L’un se defie de la foiblesse de son cœur, en fuyant Didon, l’autre quitte Armide au milieu des enchantemens amoureux qui l’attachoient a elle. Enée n’étoit guerre passionné, Renaud est plus sensible, quoy qu’il montre plus de courage, dans une separation, ou l’abandon d’Enée, sent moins le heros, que la force de Renaud. Enfin, je le repéte, je ne voi rien en spectacle que l’imagination la plus reguliere et la plus galante, ait a mettre en paralelle avec le dernier acte d’Armide. Si l’ame est touchée de l’amour de cette princesse, le courage de Renaud est un exemple, de l’ascendant qu’un heros doit avoir sur ses passions pour se surmonter et triompher de sa personne.
Envain par le secours de son art enchanteur
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Armide croit fixer Renaud sous sa puissance,
Il faut pour fixer un grand cœur
La gloire ou la constance.
Les charmes de ce poeme l’ont fait nommer l’opera des femmes, qui l’ont admirées, ainsi que Mademoiselle Rochois le 15 fevrier qu’il a été joüé par l’Academie de Musique.
      Lulli receut avec chagrin la nouvelle que Quinault renonçoit au Theatre, et que se voyant déjà âgé, c’etoit avec deplaisir s’il n’avoit pas employé ses plus beaux jours pour la gloire de Dieu, et l’honneur de son Roi, qu’il resolvoit de chanter l’une et l’autre par un poeme sur l’heresie detruite, dont Perrault cite les quatre [en surcharge : 1ers.] vers. Lulli inventa les engagemens et les propositions les plus satisfaisantes pour detourner Quinault de sa retraite. Il ne pût le gagner : le musicien ne ressentit que trop cette separation irreparable. Il etoit fait aux manieres, et aux parolles du poete. Il lui en falloit même un de sa force, pour ne point decrediter sa musique ; en qui le retrouver, il rechercha la connoissance de Mr. Campistron lui proposa le même traité qu’il avoit avec Quinault, en lui confia Acis et Galathée, sans autre suitte d’engagement, Lulli en executa la musique, et montra cet opera au public, aussitôt que le grand feu qu’il avoit pour Armide fût cessé. On la representa a Paris, aprés avoir d’abord été vû a Anet. Achille et Polixene du même Capistron [sic], exerça encore ensuitte la plume de Lulli prés de six mois, il n’y a de lui que le premier acte et l’ouverture de cet opera, le surplus de Colasse, a été chanté ensemble avec les parolles en 1687 au mois de Novembre.
      Lulli a ce que l’on recite avoit entierement achevé la musique de ce second opera de Campistron, mais les remords d’une maladie, excitant sa penitence, il jetta les quatre derniers actes au feu et mourût le 22 mars. On le porta aux Petits Peres de la place des Victoires, ausquels on fit un discours en presentant son corps, qui a été mis dans sa Chapelle ou une mort, sur un Mausolé, leve un drapeau en l’air tenant d’une main une faux, et de l’autre un flambeau. M. Pavillon est auteur de l’Epitaphe sur ce tombeau.
      Un homme n’a jamais excellé dans un art qu’il n’ait été envié de tous ceux de sa profession. Lulli n’est pas le seul a qui cela soit arrivé. Ses ennemis ne pouvant mordre sur ses opera se sont dechaînez sur sa conduite. Que decide t-elle sur les productions de son esprit. Tous les casuistes du monde ensemble qui voudroient eplucher les actions de Lulli, qui nous diroient même qu’elles ne sont pas en bonne odeur par les raports qu’en ont fait les Gazettes Etrangeres, prouveroient-ils par là en la moindre chose
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que les opera de Lulli ne valent rien. Au lieu de le persuader, on demeureroit toûjours dans la même admiration pour sa Musique, et on regarderoit ses deffauts personnels comme une marque de la foiblesse humaine assez ordinaire a tous les grands genies. Puisqu’il est constant que l’Italie n’a rien produit de si rare ; que ses musiciens le cedent au nôtre ; et que de plus, ceux de toute l’Europe, reconnoissent l’Italien francisé comme leur superieur.
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      La mort du poete suivit celle du musicien l’année suivante le 27 [le chiffre n’est pas clair ; Quinault est décédé le 26] novembre agé de 53 ans, au bout de plus de dix sept ans, qu’il étoit pourveu de la charge d’auditeur des Comptes, sans le moindre reproche contraire a la probité. Il a été inhumé a Saint Louis sa paroisse le 28 aprés avoir été universellement pleuré de ses amis, et de tous les sçavans comme le seul esprit qui a soutenu avec fracas, la noblesse et la douceur de la Muse Lyrique, que nous n’avons retrouvée depuis que dans les opera de Messieurs de Fontenelle, Danchet, et de la Motte, qui au naturel de la poesie de Quinault, ont ajoûtez, un air plus fleuri, et plus nouveau aux vers que l’on a d’eux.
      Quinault avoit cinq filles dont de deux, l’une a epousée M. le Brun auditeur des Comptes, neveu de M. le Brun, peintre celebre du Roy, et l’autre a été mariée a M. Gaillard conseiller de la Cour des Aydes. Les trois autres se sont retirées en couvent. Les Manuscrits qui restent de lui portent ces titres Sceaux, poeme, dont Quinault lût cinq ou six cent vers dans cette agreable Maison, où M. Colbert avoit invité plusieurs academiciens, et il a encore recité le premier chant en pleine academie, qui applaudit a la description des peintures de cette belle Maison. La Pastoralle allegorique de Lysis et Hesperie sur le Mariage du Roy, Des Lettres ou Epitres dedicatoires en tête de ses comedies et tragedies, entre autres une, a M. de Bussi, de la tragedie d’Osman de Tristan, que celui-ci avoit eu dessein de lui dedier de son vivant. Plusieurs Harangues academiques l’une prononcée a sa reception, une autre, au Roy sur ses heureuses conquêtes a la tête de l’academie, une troisieme au même prince sur son heureux retour, et sa glorieuse campagne de 1677. Sa Majesté ne crut pas avoir assez fait de dire sur le Champ a Quinault, qu’elle en etoit contente, le voyant du tems aprés, le Roy le felicita sur son discours, en l’assurant que personne ne parloit mieux que lui. Effectivement ces trois harangues sont des modeles de politesse et de douceur inseparables de son stile. Et il n’est pas moins reconnoissable dans ces autres pieces, Traductions en vers de
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plusieurs poetes Latins, des fragments de pieces de Theatre et de poemes lyriques, La Comedie des Madrigaux, Le poeme de l’heresie detruite des meslanges de pieces en prose et en vers sur des sujets differens, l’adieu aux Muses discours en vers, L’Amour piqué fable, Reponse où Satire contre Boileau, le Jugement de Paris opera pastoralle, plusieurs odes et sonnets, description en vers libres d’un tableau de M. le Brun lüe en pleine academie, Portrait d’Iris, et l’Empire de la mode nouvelle allegorique.
      Les critiques ont souvent été opposez les uns aux autres sur le veritable auteur d’un opera. Les uns pretendans que le musicien a l’avantage sur le poete, et les autres que le poete doit avoir la preference sur le musicien. C’est un sentiment qu’il n’est pas difficile d’arrêter pour peu que l’on ait connoissance, des differentes inventions propres au soutien du poeme lyrique, car il est visible que dans ce tout ensemble qui le presente a nos yeux, si merveilleux et si magnifique, le musicien n’y a part que pour le chant. Et que la constitution entiere de la piece est deüe uniquement au poete, qui a distribué ses idées, au musicien, au peintre, a l’inventeur des balets, ou des danses, au machiniste, et même au dessinateur des habits. Ce que je dis a tant de certitude, que s’il y avoit du vuide, où [sic] pour mieux dire que toutes ces parties n’accompagnassent pas le sujet et les parolles du poete, on les écoûteroit aussi peu, que les chants du musicien, s’ils n’avoient un grand raport avec eux. Le poete est donc le seul inventeur d’un opera. C’est lui qui y met l’esprit, et l’ame, qui anime les acteurs et les machines de ce grand spectacle. Le choix de l’argument prepare les surprises de l’imagination. Les incidens s’executent ensuitte, et le genie du poete les distribue si favorablement et les jette si naturellement sur le papier, qu’il n’est pas surprenant, que la musique avec la noblesse qu’elle inspire, et la proprieté qu’elle a de peindre si vivement les passions, soit pourtant obligée de marcher aprés la poesie, puisqu’il est certain, que le musicien n’a que des pensées et des idées secondes, aprés le poete ; on ne nie pas que les vers ne tirent des appas considerables du secours du musicien. Mais le poete est-il moins l’auteur du canevas qu’il a suivi. Il est incontestable que les vers ayans sens et pensée, le musicien n’invente pas tout a fait, qu’il imite, où plustôt qu’il paraphrase de la poesie en musique. Il embellit une peinture parlante, d’une versification muette, vouloir donc lui attribuer l’intelligence totale d’un opera, c’est penser a peu prés de même, que celui qui se sentant epris d’une belle femme agreablement coiffée, ne parleroit que de son ornement, sans donner la preference a la beauté de son visage.
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      C’est pousser, je croy, assez loin, les recherches sur la vie d’un auteur, que de la grossir, de ce qui m’a semblé de plus interessant pour informer le public, des amours, de la personne, et des ouvrages de M. Quinault. J’ai obmis beaucoup d’inutilitez qui auroient trop amplifiées ce livre ; Et la plus considerable a neantmoins une autorité trop forte dans les œuvres de Boileau Despreaux pour n’en pas parler. Ce satyrique non content de s’étre declaré contre Quinault par des proverbes qui ont courus la ville, a encore attaqué ses opera, et a enfin dit lui-même, qu’il n’a ecry contre lui dans sa jeunesse que parce qu’il ne paroissoit alors aucuns des poemes que le public a justement honoré de son suffrage. Pourquoi aprés un aveu qui le remettoit en grace avec la memoire de son ami, a-t-il encore entrepris sur lui, en proposant pour un miracle, un prologue d’opera, qu’il oppose a toute la Muse Lyrique de Quinault. N’y a-t-il pas un peu de folie, dans une prevention si ridicule. Trente vers de Despreaux, supposé qu’ils soient plus excellens, qu’ils ne sont mediocres, ont-il assez de charmes, pour faire passer l’ennui qu’un esprit sans goût tireroit de la lecture des opera de Quinault. Si l’on écoute cependant le Satyrique, il vous dit fort gravement, qu’il n’a ecrit ce prologue qu’afin de delasser deux dames des opera de l’associé de Lulli. Despreaux pensant de la sorte a t-il cru traiter spirituellement et honnorablement Madame de Montespan et Madame de Thiange. Il n’est pas possible, qu’un critique, qu’un Bel-Esprit, que le hasard de la rime rend quelquefois judicieux pousse ici la prevention jusqu’à faire douter de sa raison. Quinault se seroit etouffé de rire, si le projet du Satyrique, ainsi que l’avertissement qui est en tête, eussent parus de son tems. Que de Reflexions sur l’incertitude des jugemens humains, doucereux a l’excés, peut-étre se seroit-il tenu a son propre sentiment.
Je nomme Horace Horace et Boileau traducteur
C’est ainsi qu’il a retourné ce vers, sur celui-ci.
J’appelle un chat un chat et Rollet un fripon.
      On croiroit que la parodie a un sens moins fort, que le vers sur lequel elle a été faite, et neantmoins Quinault en paraphrasant
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simplement traducteur pour fripon, donne a penser, et Boileau plagiaire : Ce qui dans une application commune, laisse imaginer a l’esprit une signiffication malicieuse mais veritable. On a perdu que Quinault n’ait pas imposé silence aux railleries de Despreaux, en les repoussant par une critique utile. Car le Satyrique en disant,
La raison dit Virgile et la rime Quinault
Ne pousse pas la satyre plus loin que si celui-ci avoit repondu
La raison dit Horace et la rime Boileau.
Despreaux pour rendre sa decision, selon lui raisonnable, lui former un sens, devoit tourner ainsi son vers.
L’esprit dit Euripide et la rime Quinault.
Car le poete lyrique de quatorze opera, et de seize pieces de theatre n’a tiré aucun de ses argumens ou de ses sujets de l’Eneide, il a seulement imité quelques scenes de l’Alceste d’Euripide, dans l’opera du même titre, preuve convaincante que bien loin d’ignorer le Latin, il devoit avoir connoissance du grec, sans quoy M. Perrault auroit tort de rejetter les beautez de la Tragedie du poete moderne, sur celle du poete ancien. Puisque l’on sçait qu’il est comme impossible de rendre le sens d’un auteur sans étre au fait de sa langue, et de cela il y a encore l’exemple dans Atys en la jolie imitation d’un vers du poete Cherile.
L’onde se fait une route
En s’efforçant d’en chercher
L’eau qui tombe goute a goute
Perce le plus dur rocher.

[Une accolade indique la fin du manuscrit.]

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