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Anecdotes dramatiques

[Voir une version plus longue, dans le tome IV de L'Observateur Littéraire de La Porte, 1759. Cette autre version contient qu moins quelques lignes sur chaque oeuvre théâtrale de Quinault.]

   QUINAULT, (Philippe) né à Paris, entra, en qualité de Clerc, chez un Avocat au Conseil. Le succès de ses premieres Pieces de Théatre lui mérita l'estime d'un Marchand qui aimoit la Comédie. II pria Quinault de prendre un appartement dans sa maison ; & ce Marchand étant mort, notre Auteur épousa la veuve, dont il eut quarante mille écus de bien. Il acheta une Charge d'Auditeur des Comptes, en 1671. II avoit été reçu à l'Académie Françoise l'année précédente, fut honoré du Cordon de Saint Michel ; & mourut à Paris en 1688, âgé de cinquante-trois ans, riche de plus de cent mille écus. Ses Opéra, genre dans lequel il a sur-tout excellé, sont les Fêtes de l’Amour & de Bacchus, Cadmus, Alceste, Thésée, Atys, Isis, Proserpine, le Triomphe de l’Amour, Persée, Phaéton, Amadis de Gaule, Roland, le Temple de la paix, & Armide. Ses Tragédies & ses Comédies, sont les Rivales, la Généreuse ingratitude, l’Amant indiscret, la Comédie sans Comédie, les Coups de l’Amour & de la Fortune, la Mort de Cyrus, Amalazonte, le Mariage de Cambise, le Feint Alcìhiade, Stratonice, le Fantôme amoureux, Agrippa, Astrate, la Mere Coquette, ou les Amants brouillé ; Pausanias, & Belterophon. On lui attribue encore une Tragi-Comédie intitulée Iris, & les Amours de Lysis & d'Hespérie.
    Le tems a fixé la réputation de ce Poète ; mais on ne s'est déterminé que fort tard à lui rendre justice. II y a plus d'un siecle qu'on applaudit à ses Opéra, & à peine quarante ans qu'il n'est plus regardé comme un médiocre Auteur. Tel est l'effet du préjugé : on en croyoit, sur sa parole, un ingénieux, mais trop sévere satyrique ; on regardoit comme des décisions absolues, quelques hémistiches amenées par la rime, & souvent par l'humeur. Boileau, il est vrai, a désavoué en prose ce qu'il avoit dit en vers contre Quinault. Mais n'est-ce pas aussi en prose, qu'il déclare que Boursaut est de tous les Auteurs qu'il a maltraités, celui qui a le plus de mérite ? Que conclure d'un tel aveu ? Sinon que Boileau jugeoit mal dans ce moment, & ne l'ignoroit pas. On ne peut supposer qu'il se soit mépris jusqu'à ce point. Quant à Quinault, peut-être n'étoit-il connu alors, que par ses Tragédies ; &, il faut l'avouer, le Prince de nos Poètes lyriques seroit à peine admis au second rang des favoris de Melpomene & de Thalie. Toutes ses Tragédies, excepté l’Agrippa & l’Astrate, ont disparu du Théatre ; toutes, sans en excepter aucune, sont mollement écrites : ses Héros, plus galants que tragiques, dégénerent en héros de Pastorale & de Roman. Le genre comique, où il s'exerça moins, eût pu lui être plus avantageux ; on peut en juger par la Mere Coquette, bien supérieure aux Tragédies d'Astrate & d'Agrippa. Mais il n'eût, sans doute, jamais égalé Moliere ; & il étoit né pour servir lui-même de modele dans un autre genre. On placera toujours son nom à côté de celui des génies créâteurs qui ont, pour jamais, illustré leur siecle. Car il faut compter pour peu de chose les Essais de l'Abbé Perrin. Ce sont de ces productions informes, uniquement propres à désigner, dans les Arts, une des routes qu'il faut suivre. Quinault la saisit, la parcourut, la franchit. Rien ne prouve mieux le mérite de ses ouvrages lyriques, que l'infériorité de presque tous ceux qui ont paru depuis. Dire qu'un Opéra se fait lire, c'est en faire le plus grand éloge; & il n'est point de lecture plus agréable que celle des Opéra de Quinault. Obligé de donner beaucoup au Musicien, rarement s'apperçoit-on des sacrifices qu'il lui fait. Quelle énergie dans les details qui en exigent ! Quelle délicatesse dans ceux où regne le sentiment! Quelle foule de traits ingènieux & naturels répandus presque dans chaque scène ! L'esprit les saisit d'abord, & la mémoire les conserve aisément. Ils sont encore les délices des sociétés. Quinault est de tous nos Poëtes, celui dont les vers sont le plus souvent cités, le plus universellement connus. On lui reproche en vain, que toutes ses idées ne portent que sur un certain nombre d'expressions à-peu-près toujours les mêmes. Il est démontré que tous les mots de notre Langue ne sont pas susceptibles d’être mis en Chant. Cette réserve est donc moine stérilité dans Quinaut, qu'une sage économie, un choix heureux. Ce sont les entraves de l'Art, auxquelles le vrai génie se soumet volontiers, mais sans paroître moins libre. Quinault, malgré cette contrainte, semble toujours commander à notre Langue ; elle se plie à tous les tours qu'il veut lui faire prendre ; & jamais, chez lui, l'expression ne gêne la pensée. On pourroit enfin le comparer à l'Héroïne de son chef-d'œuvre, qui, avec un petit nombre de paroles, enfantoit des prodiges.
    Quinault étoit du caractere le plus aimable ; & il peint par-tout sa douceur. Modeste, sociable, il allioit, avec de rares talents, des qualités plus rares encore. Qu'il fût fils d'un Boulanger, comme le dit Furetiere dans son Factum contre l'Acadámie ; qu'il eût été Domestique de Mondory, fameux Comédien, comme Baile dans son Dictionnaire l'insinue sur une Tradition peu sûre, Quinault. fils de ses Œuvres, est aussi-bien que Rousseau, un grand-homme. Selon du Tillet & Brossette, il fut éleve, pour la Poésie, de Tristan l'Hermite, Auteur de la fameuse Tragédie de Mariane. Les traits que Boileau a lancés contre Quinault, ont fait plus de tort au Satyrique, qu'au Poète lyrique. C'est ce que dit M. de Voltaire dans son Epître sur la calomnie.
O dur Boileau, dont la Muse sévère,
Au doux Quinault envia l'art de plaire,
Qu'arrive-t-il ? Lorsque ses vers charmans,
Par Jeliote embellis sur la Scène,
De leur douceur enivrent tous nos sens ?
Chacun maudit ta satyre inhumaine.
N'entends-tu pas nos applaudissements
Venger Quinault quatre fois par semaine?
    Au reste, quoique Boileau n'ait pas fait à ce Poëte une réparation proportionnée à la vivacité de ses traits, on peut s'en tenir à ce qu'il dit dans la Préface de ses Œuvres. « Je n'ai point prétendu qu'il n'y ait beaucoup d'esprit dans les ouvrages de M. Quinault. Dans le temps que j'écrivis contre lui, nous étions tous les deux fort jeunes ; & il n'avoit pas fait beaucoup alors d'ouvrages qui lui ont, dans la suite, acquis une juste réputation ».
    Sur la fin de sa vie, Quinault se repentit d'avoir sait des Opéra, &, pour expiation, fit un Poëme sur l'extinction de la Religion Réformée dans le Royaume, qui commence ainsi :
Je n'ai que trop chanté les Jeux & les Amours :
Sur un ton plus sublime, il faut me faire entendre,
Je vous dis adieu, Muse tendre ;
Je vous dis adieu pour toujours.
Quinault avoit fait l'Epitaphe suivante, pour être placée sur son tombeau. On ne lui reproche pas d'y avoir mis trop d'esprit.
Passant, arrête ici, pour prier un moment ;
C'est ce que des vivants les morts ont droit d'attendre :
Quand tu seras au Monument,
On aura soin de te le rendre.
   Quinault a poussé trop loin dans ses prologues, les louanges qu'il donnoit au Roi. Après la bataille d'Hochstet, un Prince Allemand dit malignement à un prisonnier François : « Monsieur, fait-on maintenant des Prologues d'Opéra en France » ?
Quinault, se voyant bel-esprit titré, voulut acquérir une Charge qui lui donnât un rang dans le monde. C'est ce qu'il fit en achetant celle d'Auditeur des Comptes. Lorsqu'il croyoit s'en mettre en possession, on fit quelque difficulté de le recevoir. Messieurs de la Chambre des Comptes disoient qu'il n'étoit pas de l'honneur d'une Compagnie aussi grave que la leur, d'admettre dans leur corps un homme qui avoit paru pendant plusieurs années sur les Théatres, pour y faire représenter ses Tragédies & ses Comédies. Cet incident ridicule donna lieu à ces vers, presque aussi ridicules, d'un Anonyme.
Quinault le plus grand des Auteurs,
Dans votre Corps, Messieurs, a dessein de paroître ;
Puisqu'il a fait tant d'Auditeurs,
Pourquoi l'empêchez-vous de l'être ?
    Un certain nombre de beaux esprits ne pouvant souffrir le succès des Opéra de Quinault, se mirent en fantaisie de les faire passer dans le monde pour mauvais, ainsi qu'ils les trouvoient. Un jour qu'ils soupoient ensemble, ils s'en vinrent, Despréaux à leur tête, sur la fin du repas, vers Luily qui étoit du souper, chacun le verre à la main, & lui appuyant le verre sur la gorge, se mirent à crier : « Renonce à Quinault, ou tu es mort ». Cette plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler sérieusement ; & l'on n'omit rien pour dégoûter Lully de la Poésie de Quinault.
    Perrault étoit presque le seul qui osât se déclarer pour Quinault. On en vouioit à la gloire de son ami ; il prit en main sa défense ; & bientôt tous les projets d'une cabale puissante furent déconcertés. Quelques personnes ont prétendu que le chagrin d'avoir échoué dans cette entreprise, détermina Boileau, qui en étoit le chef, à s'élever dans la suite contre la morale de l'Opéra. Croyons plutôt qu'il n'en a condamné si hautement les maximes, que parce qu'elles sont diamétralement opposées à celles de la Religion. On dira peut-être que des vues si chrétiennes s'accordent mal avec le dessein qu'il avoit formé de lutter contre Quinault. Je sais (& lui-même nous l'apprend) qu'à la priere de Mesdames de Montespan & de Thiange, il s'engagea trop aisément à composer un Opéra : je sais de plus que, faute d'avoir le molle atque facetum, dont parle Horace, il ne put enfanter qu'une vingtaine de vers à la Perrin. Boileau sentit mieux que personne, combien cette espece d'avorton lyrique étoit peu digne de voir le jour ; mais j'imagine qu'en le faisant imprimer, il a voulu faire un acte de justice, & venger, même aux dépens de sa propre gloire, un homme à jamais unique dans son art.

Clément, J.M.B. et abbé Joseph de La Porte, Anecdotes dramatiques, t. III, Paris, Veuve Duchesne, 1775, p. 412-417
Voir aussi le Voyage en l'autre monde de La Porte, 1751.
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