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Le Carnaval

Le Carnaval, Mascarade royale fut créé le 18 janvier 1668 (voir la Note ci-dessous), avec une musique de Lully. Comme Manuel Couvreur ("La Collaboration de Quinault et Lully avant la Psyché de 1671", p. 28-29), je trouve une attribution de cette mascarade à Quinault très probable, même si plusieurs musicologues l'attribuent à Benserade (H. Schneider, dans son catalogue de l'oeuvre de Lully, par exemple). Les Oeuvres de Benserade contiennent les vers pour les personnages du Carnaval, mais aucun vers chanté. Robinet, dans sa lettre du 21 janvier 1668, distingue nettement entre les vers chantés et les vers pour les personnages : après avoir loué les "Maximes de la Galanterie" chantées par Mlle Hilaire, il dit qu'on peut consulter le "petit Livre" chez Ballard pour "Le reste de la Mascarade / Et les beaux Vers de Benserade".

Ces maximes ("Soyez fidelle", "Quand on sçait plaire"), comme la Chanson des Plaisirs de la première entrée ("Aymez, cherchez a plaire") sont attribués à Quinault par Bacilly dans sa Suite de la seconde partie des plus beaux vers mis en chant de 1668. En revanche, il ne donne pas le nom de l'auteur du Récit du Carnaval qui sert d'introduction, "Je reviens enfin, à mon tour", qui figure à la p. 491, trois pages après "Aymez, cherchez a plaire" et deux pages avant "Soyez fidelle". S'agit-il d'une simple omission, ou Bacilly ignorait-il le nom de l'auteur ?

À ma connaissance, les autres vers de cette mascarade n'ont jamais été attribués. Quand on exclut Benserade comme auteur des paroles chantées, en lui réservant la paternité des vers pour les personnages, Quinault -- auteur de la majorité des paroles et peut-être du reste -- aurait pu être responsable du dessein du Carnaval. Après tout, il insista, en écrivant à Louis XIV en 1684, qu'il avait fait "les sujets et les vers de plusieurs Mascarades et Ballets".

La paternité de cette mascarade et du récit « Je reviens enfin, à mon tour » est même plus probable quand on prend en compte le remaniement du Carnaval en 1675. Ce remaniement fut sans doute fait par Quinault, alors librettiste attitré de Lully, qui avait déjà fait un travail similaire pour Les Fêtes de l’Amour et de Bacchus en 1672. Il ne garda, du Carnaval de 1668, que le récit du Carnaval, « Je reviens enfin, à mon tour », et les airs dont on sait qu’il était auteur (« Aymez, cherchez a plaire », « Soyez fidelle », et « Quand on sçait plaire »). Les autres entrées furent remplacées par des extraits de ballets et de comédies-ballets de Lully, surtout Monsieur de Pourceaugnac et Le Bourgeois gentilhomme. (Depuis la mort de Molière en 1673, Lully avait le droit d’utiliser ses paroles, pour lesquelles il avait fait la musique.) Tout suggère que Quinault travaillait avec une œuvre de sa propre composition ; autrement, pourquoi aurait-il écarté presque toutes les paroles anonymes, pour ne garder que les siennes ? Si on accepte cet argument, il s’ensuit que « Aymez, cherchez à plaire » serait de sa main aussi.

ENTRÉES
[Introduction]. Récit du Carnaval : « Je reviens enfin, à mon tour » (Quinault ?)
   I. Les Plaisirs. Chanson des plaisirs : « Aymez, cherchez à plaire » (Quinault)
  II. Les Joueurs (pas de paroles)
III. Des Gens de bonne chère. Chanson à boire: « Nous n’avons jamais de chagrin »
IV. Deux maîtres à danser (pas de paroles)
  V. Troupe de Masques ridicules (pas de paroles)
 VI. Des Masques sérieux. Chanson de la Galanterie:
       Maximes de Galanterie pour les Hommes : « Soyez fidelle » (Quinault)
       Maximes de Galanterie pour les Dames : « Quand on sçait plaire » (Quinault)
VII. Dialogue du Carnaval et de la Galanterie : « Corrigeons de l’Hyver la rigueur naturelle »

Paroles chantées, livret de 1668

RECIT DU CARNAVAL [Introduction]
Je reviens enfin, a mon tour,
Dans cette illustre Cour
Où, sous un Regne heureux, tant de grandeur abonde :
Vous, qui m'accompagnez, aimables Enjouëments,
Prenez vos plus doux agrements
Pour divertir les Soins du plus grand ROY du monde.
Toutes les voix ensemble.
Profitons du temps
Qu'Il donne a nos Chants ;
Dés que les tendres Herbettes
Rajeuniront l'Univers,
Les Tambours, & les Trompettes
Feront ses plus doux concerts.

CHANSON DES PLAISIRS [1e entrée]
Aymez, cherchez a plaire,
Vous ne sçauriez mieux faire ;
Les plus beaux de vos jours
Sont faits pour les amours :
Mais bannissez les larmes
Et les tristes soûpirs,
Les Amours sont sans charmes
Sans le secours des Plaisirs.

Le Dieu que fait qu’on ayme
Fuit les Chagrins, Luy-mesme,
Et cherche à tous moments
Les Divertissements :
Il n’ayme point à prendre
Des soins qui soient fâcheux,
Et c’est un Enfant tendre
Qui se plaist parmy les Jeux.

CHANSON A BOIRE [3e entrée]
Nous n'avons jamais de chagrin ;
Si quelqu'un de Nous est mal sain
Pour courir a son ayde
Nous nous passons du Medecin.
Nous sçavons un secret divin,
Un grand remede,
A qui tout cede,
C'est le bon vin.

Si l’Amour, ce petit Lutin,
Veut troubler notre heureux destin,
Avant qu’il nous possede
Nous le chassons le verre en main.
Nous sçavons un secret divin,
Un grand remede,
A qui tout cede,
C'est le bon vin.

CHANSON DE LA GALANTERIE [6e entrée]
Maximes de Galanterie pour les Hommes.
Soyez fidelle :
Le soin d'un Amant
Prés d'une Belle
Trouve aisément
Un heureux moment.
Souvent une ame cruelle
S'engage en depit d'elle,
C'est le grand secret que d'aimer constamment.
Soyez fidelle :
Le soin d'un Amant
Prés d'une belle
Trouve aisement un heureux Amant.
Aux loix de l'Amour en vain l'on est rebelle,
Chacun tost, ou tard, suit un Dieu si charmant.
Soyez fidelle :
Le soin d'un Amant
Prés d'une belle
Trouve aisement un heureux Amant.
Aux loix de l'Amour en vain l'on est rebelle,
Chacun tost, ou tard, suit un Dieu si charmant.

Maximes de Galanterie pour les Femmes.
Quand on sçait plaire,
Sur tout dans la Cour,
Que peut-on faire
Et nuit & jour
Sans un peu d’amour ?
Un jeune cœur sans affaire
Ne se divertit guere,
Que sert de charmer si l’on n’aime à son tour ?
Quand on sçait plaire,
Sur tout dans la Cour,
Que peut-on faire
Et nuit & jour
Sans un peu d’amour ?
N’attendez pas pour n’estre point severe
Que vos plus beaux ans commencent leur retour.
Quand on sçait plaire,
Sur tout dans la Cour,
Que peut-on faire
Et nuit & jour
Sans un peu d’amour ?

Dialogue du Carnaval et de la Galanterie [7e entrée]
LE CARNAVAL
Corrigeons de l’Hyver la rigueur naturelle,
Et nous unissons tous.
De la Saison la plus cruelle
Faisons pour nous
La Saison la plus belle,
Et les Jours les plus doux.
Le Carnaval et la Galanterie chantent ensemble,
& tous les chœurs leur répondent.

Meslons à la Dance
La douceur de nos Chansons,
Chantons, & dançons ;
Que ce plaisir recommence
En mille façons,
Chantons, & dançons.

SOURCES LITTÉRAIRES
A. Le Carnaval, Mascarade royale, Paris, Robert Ballard, 1668
B. Suite de la seconde partie des plus beaux vers mis en chant, Paris, Robert Ballard, [1668]¸ p. 488, 491, 493 (les airs de Quinault)
C. Nouveau recueil des plus beaux vers mis en chant, augmenté […], Paris, Guillaume de Luynes, 1680, p. 488, 491, 493 (les airs de Quinault)

ATTRIBUTION
A. Aucune
B, C. "M. Quinault"

SOURCES MUSICALES (LWV 36)
- Chaque partition est différente, plus proche de la version 1675 que ce celle de 1668. Les sources A et B contiennent "Je reviens enfin" et "Soyez fidelle" ; la source B ajoute le deuxième couplet, "Quand on sçait plaire"

A. Partition des Huit Divertissemens des Vieux Ballets, Atelier Philidor, 1703 (partition manuscrite, p. 1-29)
B. Le Carnaval, mascarade, Paris, J.B.C. Ballard, 1720
C. Le Carnaval, mascarade, Partition d'orchestre manuscrite, ca. 1700, 64 f., F-Pn/ Rés Vm2 14
D. Recueil des Ballets et Simphonies de Mr de Lully, manuscrit, ca. 1700, 538 f., F-Pn/ Vm6 4
E. Ballets. Tome III, manuscrit, ca. 1700, 511 p., F-Pn/ Rés Vma ms. 1244
F. Plusieurs manuscrits avec des parties, des extraits
- Pour d'autres sources, surtout manuscrites, voir le catalogue de H. Schneider de l'oeuvre de Lully.

ATTRIBUTION
La page de titre de la source musicale A précise "Mis en Musique par Mr de Lully, Sur-Intendant de la Musique du Roy".
La page de titre de la source musicale B précise "Par Monsieur de Lully"

NOTE
La Gazette de France nous renseigne sur les premières représentations de cette mascarade :
- "Le 18, on dansa, aussi, en l’Appartement du Roy, pour la première fois, une Mascarade, intitulée le Carnaval, composée, seulement, de 7 Entrées, mais toutes st bien concertées, & sur un si superbe Théâtre, qu'il ne se peut rien voir de plus agréable".Le roi dansa dans la première entrée. (21 janvier, p. 72
- Le 26 janvier, "Leurs Majestez prirent ici, dans le Vieux Chasteau, le Divertissement de la Mascarade, intitulée le Carnaval, qui a esté augmentée de quelques Entrées, qui la rendent encor plus agréable". On ignore la composition de ces nouvelles entrées. (28 janvier, p. 99)
- "Leurs Majestez continuérent de prendre le Divertissement de la Mascarade du Carnaval" le 27 janvier et les quatre jours suivants. (4 février, p. 123-124)

Le Carnaval, considérablement remanié, fut joué à la cour et à l'Académie Royale de Musique en 1675, et repris à l'Académie en 1692 et 1700.
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