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La Fontaine

Jean de La Fontaine (1621-1695), célèbre depuis les années 1660 pour ces Fables et ses Contes, proposa en 1674 un livret à Lully. Il espérait ainsi profiter de la vogue de la nouvelle tragédie en musique et avoir l’occasion de travailler pour le roi. Le première mention dans son œuvre de ce livret se trouve dans la "Lettre à Monsieur de Turenne" :

[…]
Vous avez fait, seigneur, un opéra.
Nous en faisons un nouveau; mais je doute
Qu'il soit si bon, quelque effort qu'il m'en coûte.
Le votre est plein de grands événements:
Gens envoyés peupler les monuments,
Beaucoup d'effets de fureur martiale,
D'amour très peu, très peu de pastorale:
[…]


Dans le premier vers, « opéra » a le sens de chef-d’œuvre. Dans le vers suivant, La Fontaine fait référence à son Daphné, qu’il avait sur le marbre en juin 1674, la date de la composition de ces vers. Le fabuliste espérait remplacer Quinault comme librettiste, mais Lully refusa son livret, probablement parce qu’il estimait que le genre pastoral ne convenait plus à son public. Boscheron, dans sa Vie manuscrite de Quinault, p. 81-83, raconte de façon plaisante une rencontre entre les deux hommes.
      La Fontaine se vengea dans deux poèmes écrit plus tard en 1674, « Le Florentin » et l’épître « A Madame de Thiange ». Dans le premier, il présente Lully comme un avare malhonnête qui persuade enfin le poète à faire

Du doux, du tendre, et semblables sornettes,
Petits mots, jargons d’amourettes
Confits au miel […].


Bref, toujours selon La Fontaine, Lully « [l]’enquinauda ». Le dernier mot est un jeu sur le mot quinaud (« celuy qui se confesse vaincu dans une dispute », selon Furetière), mais c’est aussi une description des livrets de Quinault digne du renard devant les raisins « trop verts ».
      Dans le second poème, La Fontaine demande à Mme de Thiange (la sœur de Mme de Montespan) d’intervenir auprès de Louis XIV. Il avoue que le « ressentiment » exprimé dans « Le Florentin » pourrait lui nuire, mais il espère avoir Paris pour lui et son Daphné, malgré le succès d’Alceste à la cour (Saint-Germain-en-Laye) en 1674 (Quinault dut faire face à une puissante cabale au moment d’Alceste).

[…]
Mon opéra, tout simple, et n’étant, sans spectacle,
Qu'un ours qui vient de naître, et non encor léché, Plaît déjà. Que m'a donc Saint-Germain reproché ? Un peu de pastorale ? Enfin ce fut l'obstacle. J'introduisais d'abord des bergers ; et le Roi Ne se plaît à donner qu'aux héros de l'emploi : Je l'en loue. Il fallait qu'on lui vantât la suite ; Faute de quoi, ma muse aux plaintes est réduite. Que si le nourrisson de Florence eût voulu,
Chacun eût fait ce qu'il eût pu. Celui qui nous a peint un des travaux d'Alcide
(Je ne veux dire Euripide,
Mais Quinault), Quinautt donc pour sa part aurait eu
Saint-Germain, où sa Muse au grand jour eût paru ;
Et la mienne, moins parfaite, Eût eu du moins Paris, partage de cadette : Cadette que peut-être on eût cru quelque jour Digne de partager en aînée à son tour.
[…]


Daphné
ne fut pas représenté, et le Thésée de Quinault connut un grand succès en 1675 à la cour et à Paris.
      Deux ans et demi plus tard, en janvier ou février 1677 (peu de temps après la création d’Isis le 5 janvier), La Fontaine adressa une épître « À M. de Niert sur l’opéra ». Pierre de Niert, ou Nyert (1597-1682), était un chanteur célèbre, mais qui ne parut jamais dans un opéra de Lully, et donc le destinataire parfait pour un poème où La Fontaine exprime sa préférence pour une musique plus simple et délicate que l’opéra, avec ses machines et son grand orchestre, son mélange de théâtre, de musique et de danse. Il regrette le temps de compositeurs tels que Chambonnières, Camus et Lambert :

On ne veut plus qu’Alceste, ou Thésée, ou Cadmus.
Que l’on n’y trouve point de machines nouvelles,
Que les vers soient mauvais, que les voix soient cruelles
(De Baptiste épuisé les compositions
Ne sont, si vous voulez, que répétitions) :
Le Français, pour lui seul contraignant sa nature,
N’a que pour l’opéra de passion qui dure.
[…]
Ne crois donc pas que j’aie une douleur extrême
De ne pas voir Isis pendant tout ce carême.
[…]


      Plusieurs années plus tard, réconcilié avec Lully, La Fontaine écrirait les dédicaces au roi dans les partitions d’Amadis (1684) et de Roland (1685).


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