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Fontenelle

Fontenelle (1657-1757) réagit contre un passage dans les Bolaeana, publiés en tête de l'édition de 1740 des Oeuvres de Boileau, où le satiriste dit être responsable pour tout ce qui est "passable" dans Bellérophon, opéra créé en 1679 sur un livret attribué à Thomas Corneille. Sa lettre parut dans Le Journal des Savants de juin 1741. J'ai transcrit ici les passages où il est question de Quinault.


    M. de Lulli fatigué du déchaînement continuel de M. Despreaux & de tous ses amis contre les Opera de M. Quinault, dont il n'avoit jamais senti, ou pour en parler plus modérément, voulu sentir le talent singulier en ce genre, dont il étoit le créateur, craignant aussi que la recette de son Théatre n'en souffrît, abandonna M. Quinault & pria M. Thomas Corneille de lui faire un Opéra, sur lequel il demandoit la permission de consulter M. Despreaux, pour tâcher de lui fermer enfin la bouche. [p. 264]

Lulli, dit M. Despréaux, crut m’avoir tant d’obligation, qu'il s'en vint m’apporter la rétribution de Corneille, & voulut me compter trois cens Louis. La réponse fut telle qu'elle devoit être, M, Dèspréaux n'avoit garde de prendre une rétribution d'Ouvrages qu'il avoüoit être d'autrui. Mais il reste une difficulté qui ne paroît pas méprisable ; je sçai, mais très-certainement, que le même Lulli compta la même somme à M. Corneille, il vouloit donc payer deux fois, payer six cens Louis au lieu de trois cens que lui avoit coûté jusque là chaque Opéra de Quinault, je laisse à juger de la vraisemblance. [p. 265]

Mais le fait est qu’après Bellérophon il retourna aussi-tôt à ce Quinault si méprisé par Despréaux, & ne s’en détacha plus, & eut grande raison. [p. 265]

    Il y étoit si peu, qu’il a honoré un endroit de Bellérophon d’une louange peu convenable & beaucoup trop forte. Après avoir dit avant ce grand morceau qu’on a transcrit, que les Opera parlent proprement le langage de la débauche, & point du tout celui de la passion, il ajoûte, je n’ai vu que dans Bellérophon quelques traits qui marquent un peu de passion.
L’amour trop heureux s’affoiblit,
Mais l’amour malheureux s’augmente.
    Quelle gloire pour le véritable Auteur de ces vers-là, qui après avoir vû Cadmus, Alceste, Thésée, Atis & Isis où il n’y avoit point de trait de passion, a trouvé le secret d’en mettre quelques-uns dans son Opera. Disons encore plus à son honneur, M. Despréaux ne donne pas seulement cette préférence à Bellérophon sur les Opera qui l’ont précédé, mais sur tous ceux qui l'ont suivi, soit de Quinault, soit de plusieurs autres, jusqu'en 1711, époque de la mort de M. Despréaux, car l'expression est tout-à fait générale, & on peut entendre que de tous les Opéra qui ont paru jusqu'en 1711. Bellérophon est le seul où il y ait quelques traits de passion. Sérieusement cette excessive prédilection de M. Despréaux pour Bellérophon marqueroit qu'il y a eu beaucoup de part, & on conjectureroit même légitimement que ces vers sont de lui, puisqu'il les a loués, si le contraire n'étoit pas bien certain.
    Au fond, ces deux vers ne sont point proprement un trait de passion, mais une réflexion de personne passionnée, & même, si l'on vouloit, de personne qui ne le seroit point
    Ces vers-ci du même Bellérophon,
Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
Un époux que l'on doit aimer!
vaudroient peut-être mieux dans le même genre, mais un grand nombre d'autres Opera, & sur-tout ceux de Quinault auroient fourni beaucoup d'autres traits & meilleurs à quelqu'un qui n'auroit pas dédaigné de s'instruire un peu sur cette matière avant que d'en parler. [p. 265-266]

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