Lettre sur Alceste

Lettre de Charles Perrault, 27 janvier 1674

     Nous allasmes hier, M. le Brun mes freres et moy, voir l'opera d'où nous sortismes tres satisfaits, particulierement des decorations et changemens de theatre qui sont à nostre advis les plus beaux, les plus magnifiques, et les mieux eclairez qui ayent encore esté faits; mais rien ne nous a tant estonné que la prevention et l'obstination à trouver tout cela miserable, que l'on voit dans la plus grande part des spectateurs ─ ce qui ne peut venir que de cabale ou d'indignation. Il est vray qu'il y a quelques petites machines qui ne sont pas heureuses, et qui peuvent donner quelque lieu à la critique, mais outre qu'il est aisé de corriger ce qu'elles ont de defectueux ce ne sont nullement des choses essentielles et qui doivent l'emporter sur les grandes et principalles machines qui sont tres belles. La musique nous plut fort et les parolles aussy, quoy que beaucoup des assistans temoignastent n'en estre pas contents sans scavoir asseurement pourquoy et seulement pour ne se pas departir du dessein formé qu'ils avaient de trouver tout mauvais. Une des principales pleintes est qu'on voit trop les cordes; cela est vray mais on peut y remedier en n'eclairant pas le fonds du theatre, ce qu'il est aisé de faire mais c'est un deffaut à un spectacle de n'estre pas eclairé et il n'est pas malaisé de cacher les cordes quand le fonds du theatre est si obscur qu'on ne void presque rien du tout. En mon particulier j'aime mieux voir clair et voir des cordes que de ne rien voir ou ne scavoir pas bien ce que je voy. Les ballets sont tres beaux tant pour les habits que pour la dance.
    J'ay envoyé a Monseigneur le dessein en grand pour les portes de bronze des grands apartemens de Versailles. Il me les renvoyera s'il lui plaist avec la resolution.


Bibliothèque Nationale de France, Manuscrits, Mélanges Colbert 167, f. 245a.

Cette lettre a été attribuée à Claude Perrault, le frère de Charles, mais Jérôme de La Gorce, qui donne une transcription en français moderne du premier paragraphe, y reconnaît la main de Charles (Lully, p. 202).
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