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Antoine Arnauld

   Mais ce qu’il y a de particulier dans l’Auteur de la Satire [Boileau], et en quoi il est le plus louable, c’est d’avoir representé avec tant d’esprit et de force le ravage que peuvent faire dans les bonnes mœurs les vers de l’Opera, qui roulent tous sur l’Amour, chantés sur des airs, qu’il a eu grande raison d’appeler luxurieux ; puisqu’on ne sçauroit s’en imaginer de plus propres à enflâmer les passions, et à faire entrer dans les cœurs la Morale lubrique des Vers. Et ce qu’il y a de pis, c’est que le poison de ces chansons lascives ne se termine pas au lieu où se joüent ces pieces, mais se répand par toute la France, où une infinité de gens s’appliquent à les apprendre par cœur, et se font un plaisir de les chanter par tout où il se trouvent.
Cependant, Monsieur, bien loin de reconnoistre le service que l’Auteur de la Satire a rendu par-là au Public, vous voudriez faire croire que c’est pour donner un coup de dent à Mr Quinault, Auteur de ce vers de l’Opera, qu’il en a parlé si mal ; et c’est dans cet endroit-là-même que vous avec crû avoir trouvé des mots deshonnestes dont la pudeur est offensée. […]
    […] Permettez-moy, Monsieur, de vous demander, si vous n’avez point sujet de craindre que ceux qui compareront ces trois endroits de la Satire avec ceux que vous y opposez, ne soient portez à juger que c’est plutost de son côté que du vôtre, qu’est la défense des bonnes mœurs, et de l’honnêteté publique. Car ils voient du côté de la Satire, 1o, Une tres-juste et tres-chretienne condamnation des vers de l’Opera soûtenus par les airs effeminés de Lully. […]
    Ils verront d’autre part dans votre Préface, 1o ces mêmes vers de l’Opera, jugez si bons, ou au moins si innocens, qu’il y a, selon vous, Monsieur, sujet de croire qu’ils n’ont esté blâmez par Monsieur Despreaux, que pour donner un coup de dent à Quinault qui en est l’Auteur ; […]

Lettre d’Antoine Arnauld à Charles Perrault, 5 mai 1694, dans Boileau, Oeuvres, éd. Escal, p. 580, 582. La lettre de Boileau à Arnauld (juin 1694) est au moins en partie un remerciement à Arnauld, qui prit la défense de Boileau dans sa querelle avec Perrault.
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