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Voltaire

Pour commencer, voici le résumé de la vie de Quinault dans la liste d'écrivains français à la fin du Siècle de Louis XIV :

QUINAULT (Philippe) né à Paris en 1635, auditeur des comptes, célèbre par ses belles poésies lyriques, et par la douceur qu'il opposa aux satires très injustes de Boileau. Quinault était dans son genre très supérieur à Lulli. On le lira toujours; et Lulli, à son récitatif près, ne peut plus être chanté. Cependant on croyait, du temps de Quinault, qu'il devait à Lulli sa réputation. Le temps apprécie tout. Il eut part, comme les autres grands hommes, aux récompenses que donna Louis XIV, mais une part médiocre; les grandes grâces furent pour Lulli: mort en 1688.
    NB. Il est rapporté dans les Anecdotes littéraires que Boileau étant à la salle de l'Opéra de Versailles dit à l'officier qui plaçait, Monsieur, mettez-moi dans un endroit où je n'entende point les paroles. J'estime fort la musique de Lulli, mais je méprise souverainement la musique de Quinault.
    Il n'y a nulle apparence que Boileau ait dit cette grossièreté. S'il s'était borné à dire, mettez-moi dans un endroit où je n'entende que la musique, cela n'eût été que plaisant, mais n'eût pas été moins injuste. On a surpassé prodigieusement Lulli dans tout ce qui n'est pas récitatif; mais personne n'a jamais égalé Quinault.

Et voici celui de la vie de Lully, où il parle presque autant de Quinault :

Jean-Baptiste LULLI, né à Florence en 1633, amené en France à l'âge de quatorze ans, et ne sachant encore que jouer du violon, fut le père de la vraie musique en France. Il sut accommoder son art au génie de la langue ; c'était l'unique moyen de réussir. Il est à remarquer qu'alors la musique italienne ne s'éloignait pas de la gravité et de la noble simplicité que nous admirons encore dans les récitatifs de Lulli.
Rien ne ressemble plus à ces récitatifs que le fameux motet de Luigi chanté en Italie avec tant de succès dans le dix-septième siècle, et qui commence ainsi:
Sunt breves mundi rosae
Sunt fugitivi flores,
Frondes veluti annosae
Sunt labiles honores.
Il faut bien observer que dans cette musique de pure déclamation, qui est la mélopée des anciens, c'est principalement la beauté naturelle des paroles qui produit la beauté du chant ; on ne peut bien déclamer que ce qui mérite de l'être. C'est à quoi on se méprit beaucoup du temps de Quinault et de Lulli. Les poètes étaient jaloux du poète, et ne l'étaient pas du musicien. Boileau reproche à Quinault,
Ces lieux communs de morale lubrique,
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
Les passions tendres que Quinault exprimait si bien, étaient sous sa plume la peinture vraie du coeur humain, bien plus qu'une morale lubrique. Quinault par sa diction échauffait encore plus la musique, que l'art de Lulli n'échauffait ses paroles. Il fallait ces deux hommes et des acteurs, pour faire de quelques scènes d'Atis, d'Armide, et de Roland un spectacle tel que ni l'antiquité, ni aucun peuple contemporain n'en connut. Les airs détachés, les ariettes ne répondirent pas à la perfection de ces grandes scènes. Ces airs, ces petites chansons, étaient dans le goût de nos noëls ; ils ressemblaient aux barcarolles de Venise; c'était tout ce qu'on voulait alors. Plus cette musique était faible, plus on la retenait aisément. Mais le récitatif est si beau, que Rameau n'a jamais pu l'égaler. Il me faut des chanteurs, disait-il, et à Lulli des acteurs. Rameau a enchanté les oreilles, Lulli enchantait l'âme; c'est un des grands avantages du siècle de Louis XIV, que Lulli ait rencontré un Quinault. [...]

Et quelques citations du Siècle de Louis XIV et d'autres oeuvres de Voltaire ; il parle souvent de Quinault :

Quinault, dans un genre tout nouveau, et d’autant plus difficile qu’il paraît plus aisé, fut digne d’être placé avec tous ces illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. Il manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux grâces: il chercha en vain toute sa vie à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le véritable éloge d’un poète, c’est qu’on retienne ses vers. On sait par coeur des scènes entières de Quinault; c’est un avantage qu’aucun opéra d’Italie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et belle natiure, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore dans toute l’Europe à ceux qui possédent notre langue, et qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu! Mais Quinault était moderne.

Le Siècle de Louis XIV, ch. XXXII

La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contemporain de Corneille et de Racine. Il n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies. Corneille lui-même avait donné le Menteur, pièce de caractère et d'intrigue, prise du théâtre espagnol comme le Cid; et Molière n'avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d'oeuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la fois de caractère et d'intrigue, et même modèle d'intrigue. Elle est de 1664; c'est la première comédie, où l'on ait peint ceux que l'on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers; et il y en avait enfin, et même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule.
Le Siècle de Louis XIV, ch. XXXII

On joua la même année [1665] la comédie de la Mère coquette, du célèbre Quinault ; c’était presque la seule bonne comédie qu’on eût vue en France, hors les pièces de Molière, et elle dut lui donner de l’émulation.
Vie de Molière, 1739, art. La Princesse d’Élide

En vain Boileau, dans ses sévérités,
A de Quinault dénigré les beautés.
L’heureux Quinault, vainqueur de la satire,
Rit de sa haine et marche à ses côtés.
"Épître sur la calomnie", vers 163-166

O dur Boyleau, dont la Muse sévère,
Au doux Quinault envia l'art de plaire,
Qu'arrive-t-il lorsque ses vers charmants,
Par Géliot embellis sur la scene,
De leurs douceurs enivrent tous nos sens ?
Chacun maudit ta satire inhumaine.
N'entends-tu pas par nos applaudissements,
Venger Quinault quatre fois par semaine ?
"Épître sur la calomnie", éd. 1742, à la place des vers 139-178

Ainsi les charmants opéras de Quinault feront toujours les délices de quiconque est sensible à la douce harmonie de la poésie, au naturel et à la vérité de l’expression, aux grâces faciles du style, quoique ces mêmes opéras aient toujours été en butte aux satires de Boileau son ennemi personnel, et quoiqu’on les représente moins souvent qu’autrefois.

Commentaires sur Corneille: Remarques sur Sertorius


     Il est vrai que quand on a lu l’Andromède de Quinault, on ne peut plus lire celle de Corneille, de même que les comédies de Molière firent oublier pour jamais Mélite et la Galerie du Palais....

     Andromède était un si beau sujet d’opéra, que, trente-deux ans après Corneille, Quinault le traita sous le titre de Persée. Ce drame lyrique de Quinault, fut, comme tout ce qui sortait alors de sa plume, tendre, ingénieux, facile. On retenait par coeur presque tous les couplets, on les citait, on les chantait, on en faisait mille applications. Ils soutenaient la musique de Lulli, qui n’était qu’une déclamation notée, appropriée avec une extrême intelligence au caractère de la langue: ce récitatif est si beau, qu’en paraissant la chose du monde la plus aisée, il n’a pu être imité par personne. Il fallait les vers de Quinault pour faire valoir le récitatif de Lulli, qui demandait des acteurs plutôt que des chanteurs. Enfin Quinault fut sans contredit, malgré ses ennemis et malgré Boileau, au nombre des grands hommes qui illustrèrent le siècle éternellement mémorable de Louis XIV.

Commentaires sur Corneille. Remarques sur Andromède

   
Despréaux, par un ordre exprès du dieu du Goût, se réconciliait avec Quinault, qui est le poète des grâces, comme Despréaux est le poète de la raison.
Mais le sévère satirique
Embrassait encore en grondant
Cet aimable et tendre lyrique
Qui lui pardonnait en riant.
« Je ne me réconcilie point avec vous, disait Despréaux, que vous ne conveniez qu’il y a bien des fadeurs dans ces opéras si agréables. » — « Cela peut bien être, dit Quinault : mais avouez aussi que vous n’eussiez jamais fait Atys ni Armide. »
Dans vos scrupuleuses beautés,
Soyez vrai, précis, raisonnable;
Que vos écrits soient respectés;
Mais permettez-moi d’être aimable.
Le Temple du Goût, éd. Moland, t. VIII, p. 579


Je ferai tenir, par la première occasion, l'opéra de Samson; je viens de le lire avec madame du Châtelet, et nous sommes convenus l'un et l'autre que l'amour, dans les deux premiers actes, ferait l'effet d'une flûte au milieu des tambours et des trompettes. Il sera beau que deux actes se soutiennent sans jargon d'amourette dans le temple de Quinault. Je maintiens que c'est traiter l'amour avec le respect qu'il mérite que de ne le pas prodiguer et ne le faire paraître que comme un maître absolu. Rien n'est si froid quand il n'est pas nécessaire.

Correspondance, à Thiriot, 6 février 1736


Avant d'entrer avec vous dans des détails sur votre nouvelle édition, je dois vous dire que j'ai été frappé de la circonspection avec laquelle vous parlez du célèbre, j'ose presque dire de l'inimitable Quinault, le plus concis peut-être de nos poètes dans les belles scènes de ses opéras, et l'un de ceux qui s'exprimèrent avec le plus de pureté comme avec le plus de grâce. Vous n'assurez point, comme tant d'autres, que Quinault ne savait que sa langue. Nous avons souvent entendu dire, madame Denis et moi, à M. de Beaufrant son neveu, que Quinault savait assez de latin pour ne lire jamais Ovide que dans l'original, et qu'il possédait encore mieux l'italien. Ce fut un Ovide à la main qu'il composa ces vers harmonieux et sublimes de la première scène de Proserpine:
Les superbes géans, armés contre les dieux,
Ne nous causent plus d'épouvante ;
Ils sont ensevelis sous la masse pesante
Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les cieux.
Nous avons vu tomber leur chef audacieux
Sous une montagne brûlante.
Jupiter l'a contraint de vomir a nos yeux
Les restes enflammés de sa rage mourante.
Jupiter est victorieux,
Et tout cède à l'effort de sa main foudroyante.
    S'il n'avait pas été rempli de la lecture du Tasse, il n'aurait pas fait son admirable opéra d'Armide. Une mauvaise traduction ne l'aurait pas inspiré.
Tout ce qui n'est pas dans cette pièce air détaché, composé sur les canevas du musicien, doit être regardé comme une tragédie excellente. Ce ne sont pas là de
Ces lieux communs de morale lubrique,
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
    On commence à savoir que Quinault valait mieux que Lulli. Un jeune homme d'un rare mérite, déjà célèbre par le prix qu'il a remporté à notre académie [La Harpe], et par une tragédie qui a mérité son grand succès, a osé s'exprimer ainsi en parlant de Quinault et de Lulli: Aux dépens du poëte on n'entend plus vanter
De ces airs languissans la triste psalmodie,
Que réchauffa Quinault du feu de son génie .
Je ne suis pas entièrement de son avis. Le récitatif de Lulli me paraît très-bon, mais les scènes de Quinault encore meilleures.
[...]
J’ai dit, il est vrai, dans le Siècle de Louis XIV, à l’article des musiciens, que nos rimes féminines, terminées toutes par un e muet, font un effet très-désagréable dans la musique, lorsqu’elles finissent un couplet. Le chanteur est absolument obligé de prononcer :
Si vous aviez la rigueur
De m’ôter votre cœur,
Vous m’ôteriez la vi-eu.
Arcabonne est forcée de dire :
Tout me parle de ce que j’aim-eu.
Médor est obligé de s’écrier :
… Ah ! quel tourment
D’aimer sans eupêrance-eu !
La gloire et la victoire, à la fin d’une tirade, font presque toujours la gloire-eu, la victoire-eu. Notre modulation exige trop souvent ces tristes désinences. Voilà pourquoi Quinault a grand soin de finir, autant qu’il le peut, ses couplets par des rimes masculines : et c’est ce que recommandait le grand musicien Rameau à tous les poëtes qui composaient pour lui.

Correspondance, à d’Olivet, 5 jan 1767


Tous les philosophes du monde, fondus ensemble, n'auraient pu parvenir à donner l'Armide de Quinault, ni les Animaux malades de la peste que fit La Fontaine, sans même savoir ce qu'il faisait.

 Correspondance, à Diderot, 20 avril 1773)

Puisque vous dites, Madame, à Monsieur d’Argental,
Atis comblé d’honneur n’aime plus Sangaride, [Atys, IV, 1]
je vous dirai,
Aeglé ne m’aime plus, et n’a rien à me dire. [Thésée, IV, 5]
Car j’aime autant Quinault que vous. Je ne suis pas de ces pédants qui le trouvent fade, et qui le condamnent pour avoir parlé d’amour lorsqu’il il en devait parler. Je le regarde comme le second de nos poëtes pour l’élégance, pour la naïveté, la vérité et la précision.
 Correspondance, à Mme du Deffand, 26 nov 1775)

Il faut donc que je vous dise, mon cher ange, que si Mme du Deffant se plaint de moi par un vers de Quinault, je me suis plaint d’elle par un vers de Quinault aussi. Je crois qu’actuellement nous sommes les seuls en France qui citions aujourd’hui ce Quinault qui était autrefois dans la bouche de tout le monde.
Correspondance, à M. D’Argental, 26 nov 1675

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits,
Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis,

Mais oracle du goût dans cet art difficile
Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile
[...]
Épître à Boileau, ou mon Testament [1769]

[...] les ouvrages de la Calprenède, ainsi que les autres grands romans, sont tombés. Ce qui a contribué à leur chute, c'est la perfection du théâtre. On a vu dans les bonnes tragédies, et dans les opéras, beaucoup plus de sentiments qu'on n'en trouve dans ces énormes volumes : ces sentiments y sont bien mieux exprimés, et la connaissance du coeur humain beaucoup plus approfondie. Ainsi Racine et Quinault qui ont un peu imité le style de ces romans, les ont fait oublier en parlant au coeur un langage plus vrai, plus tendre et plus harmonieux [...].
Résumé de la vie de La Calprenède, dans la liste des écrivains français à la fin du Siècle de Louis XIV


« J’ose croire que l’Astrate de Quinault, le Scévole de Durier, l’amour tyrannique de Scudéry, bien rétablis au Théâtre, pourroient faire de prodigieux effets.
Sophonisbe, Tragédie de Masiret, réparée à neuf, Paris, Veuve Duchesne, 1770, préface p. x-xi
Sous-pages (1) : Épître sur la calomnie
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