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Vauvenargues

Ces pages sur Quinault sont tirées de l'Introduction à la connoissance de l'esprit humain, suivie de Réflexions et de maximes (Paris, Briasson, 1746. Le texte est celui de la seconde édition, 1747, dans l'édition critique de Jean Dagen (Flammarion, 1981).

Dans les Réflexions critiques sur quelques poètes, Vauvenargues consacre quelques pages à La Fontaine, Boileau, Chaulieu, Molière, Corneille et Racine (le chapitre le plus long), J.-B. Rousseau, Quinault, Les Orateurs (surtout Bossuet) et La Bruyère.

Les deux textes courts à la fin, qui se trouvent dans le manuscrit de Vauvenargues, n'ont pas été publiés de son vivant.

Quinault
   On ne peut trop aimer la douceur, la mollesse, la facilité et l’harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinault. On peut même estimer beaucoup l’art de quelques-uns de ses opéras, intéressants par le spectacle dont ils sont remplis, par l’invention ou la disposition des faits qui les composent, par le merveilleux qui y règne, et enfin par le pathétique des situations, qui donne lieu à celui de la musique, et qui l’augmente nécessairement. Ni la grâce, ni la noblesse, ni le naturel, n’ont manqué à l’auteur de ces poèmes singuliers. Il y a presque toujours de la naïveté dans son dialogue, et quelquefois du sentiment. Ses vers sont semés d’images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleurs dont il se pare, s’il eût évite les défauts qui font languir quelquefois ses beaux, ouvrages. Je n’aime pas les familiarités qu’il a introduites dans ses tragédies : je suis fâché qu’on trouve dans beaucoup de scènes, qui sont faites pour inspirer la terreur et la pitié, des personnages qui, par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux, rendent ces mêmes scènes ridicules et en détruisent tout le pathétique. Je ne puis m’empêcher encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses, trop négligés dans les détails, trop fades même dans bien des endroits. Enfin, je pense qu’on a dit de lui avec vérité, qu’il n’avait fait qu’effleurer d’ordinaire les passions. Il me paraît que Lulli a donné à sa musique un caractère supérieur à la poésie de Quinault. Lulli s’est élevé souvent jusqu’au sublime par la grandeur et par le pathétique de ses expressions. Et Quinault n’a d’autre mérite à cet égard que celui d’avoir fourni les situations et les canevas auxquels le musicien a fait recevoir la profonde empreinte de son génie. Ce sont, sans doute, les défauts de ce poète, et la faiblesse de ses premiers ouvrages, qui ont fermé les yeux de Despreaux sur son mérite : mais Despreaux peut être excusable de n’avoir pas cru que l’opéra, théâtre plein d’irrégularités et de licences, eut atteint en naissant sa perfection. Ne penserions-nous pas encore, qu’il manque quelque chose à ce spectacle, si les efforts inutiles de tant d’auteurs renommés ne nous avaient fait supposer que le défaut de ces poèmes était peut-être un vice irréparable ? Cependant je conçois sans peine qu’on ait fait à Despreaux un grand reproche de sa sévérité trop opiniâtre. Avec des talents si aimables que ceux de Quinault, et la gloire qu’il a d’être l’inventeur de son genre, on ne saurait être surpris qu’il ait des partisans très-passionnés, qui pensent qu’on doit respecter ses défauts même. Mais cette excessive indulgence de ses admirateurs me fait comprendre encore l’extrême rigueur de ses critiques. Je vois qu’il n’est point dans le caractère des hommes de juger du mérite d’un autre homme par l’ensemble de ses qualités ; on envisage sous divers aspects le génie d’un  auteur illustre ; on le méprise ou l’admire avec une égale apparence de raison, selon les choses que l’on considère en ses ouvrages. Les beautés que Quinault a imaginées, demandent grâce pour ses défauts ; mais j’avoue que je voudrais bien qu’on se dispensât de copier jusqu’à ses fautes. Je suis fâché qu’on désespère de mettre plus de passion, plus de conduite, plus de raison et plus de force dans nos opéras, que leur inventeur n’y en a mis. J’aimerais qu’on en retranchât le nombre excessif des refrains qui s’y rencontrent, qu’on ne refroidît pas les tragédies par des puérilités, et qu’on ne fît pas des paroles pour le musicien, entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu’on admire dans Quinault prouvent qu’il y a peu de beautés incompatibles avec la musique, et que c’est la faiblesse des poètes ou celle du genre, qui fait languir tant d’opéras faits à la hâte, et aussi mal écrits qu’ils sont frivoles.
Réflexions critiques sur quelques poètes, éd. Dagen, p. 167-169


Boileau n’a jugé de Quinault que par ses défauts, et les amateurs du poète lyrique n’en jugent que par ses beautés.
Réflexion numéro 352, posthume, éd. Dagen, p. 305

La musique de Montéclair est sublime dans le fameux chœur de Jephté, mais les paroles de l’abbé Pellegrin ne sont que belles. Ce n’est pas de ce que l’on danse autour d’un tombeau à l’Opéra, ou de ce qu’on y meurt en chantant, que je me plains ; il n’y a point de gens raisonnables qui trouvent cela ridicule : mais je suis fâché que les vers soient toujurs au-dessous de la musique, et que ce soit du musicien qu’ils empruntent leur principale expression. Voilà le défaut ; et lorsque j’entends dire après cela, que Quinault a porté son genre à la perfection, je m’en étonne ; et, quoique je n’aie pas grande connaissance là-dessus, je ne puis du tout y souscrire.

Réflexion numéro 353, posthume, éd. Dagen, p. 305-306

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