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Saint-Marc Girardin

Saint-Marc Girardin (1801-1873) [pseudonyme de Marc Girardin]
Cours de littérature dramatique, vol. I, Paris, Charpentier, 1843, p. 429-437.
   (4 autres volumes, 1849, 1855, 1860, 1868)
   Une nouvelle édition, publiée chez Charpentier de 1886 à 1890, est disponible sur Gallica.

XVIII.
DU PERVERTISSEMENT DE L’AMOUR MATERNEL. – CLÉOPATRE DANS LA Rodogune DE CORNEILLE. – La Mère coquette DE QUINAULT.

[...]
     Quoiqu'il y ait une sorte de ressemblance entre l'ambition et la coquetterie, et qu'elles aient toutes deux le même besoin de réussir ou de plaire, il y a cependant une grande différence entre la Mère coquette de Quinault et la Cléopâtre de Corneille. Elles ne se ressemblent qu'en un point : la passion étouffe en elles l'amour maternel. L'Ismène de Quinault n'est ni haineuse ni vindicative ; seulement elle souffre à voir sa fille devenir chaque jour plus jolie auprès d'elle qui, chaque jour, reste belle plus difficilement. Elle serait bonne mère, si sa fille n'avait encore que dix ou douze ans; mais elle en a seize : c'est là son tort à ses yeux. Voyez comment, dans l'entretien d'Ismène avec Laurette, sa confidente, éclatent naturellement tous ces secrets dépits d'une femme qui ne veut pas se résoudre à vieillir :

De quel œil puis-je voir, moi qui, par mon adresse,
Crois pouvoir, si j'osais, me piquer de jeunesse,
Une fille adorée, et qui, malgré mes soins,
M'oblige d'avouer que j'ai trente ans au moins ?
Et, comme à mal juger on n'a que trop de pente,
De trente ans avoués n'en croit-on pas quarante ?
LAURETTE.
Il est vrai que le monde est plein de médisants ;
Mais on peut être belle encore à quarante ans.
ISMÈNE.
On le peut, mais enfin c'est l'âge de retraite;
La beauté perd ses droits, fût-elle encor parfaite,
Et la galanterie, au moment qu'on vieillit,
Ne peut se retrancher qu'à la beauté d'esprit.
LAURETTE.
Vous êtes trop bien faite, et c'est une chimère.
ISMÈNE.
Une fille à seize ans défait bien une mère.
J'ai beau, par mille soins, tâcher de rétablir
Ce que de mes appas l'âge peut affaiblir,
Et d'arrêter par art la beauté naturelle
Qui vient de la jeunesse et qui passe avec elle,
Ma fille détruit tout dès qu'elle est près de moi;
Je me sens enlaidir sitôt que je la voi,
Et la jeunesse en elle et la simple nature
Font plus que tout mon art, mes soins et ma parure.
Fut-il jamais sujet d'un plus juste courroux ?
(Act. II, se. 2.)

    Il n'y a point là de passions violentes qui nous émeuvent ou qui nous irritent ; il n'y a que des ridicules qui nous font rire. Le cœur d'Ismène n'est pas corrompu ; elle est bonne et douce avec tout le monde; elle n'a de mauvaise humeur que contre les seize ans de sa fille. De plus, Ismène se croit veuve. Depuis huit ans son mari est parti, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On le croit mort, et même Ismène en a porté le deuil. De là la tentation qu'elle se sent de prendre un jeune époux, car son premier mari était vieux et laid. Ce jeune époux, qu'elle a déjà choisi, est Acanthe, fils de son voisin. Mais Acanthe aime Isabelle, fille d'Ismène ; seulement, il est brouillé avec Isabelle, comme sont brouillés les amants ; et c'est à l'aide de cette brouillerie, soigneusement entretenue par les fourberies de Laurette, une des très-rares soubrettes de comédie qui ne prennent pas parti pour la fille contre la mère ; c'est à l'aide de cette brouillerie qu'Ismène espère remplacer sa fille Isabelle dans le cœur d'Acanthe. Elle convient avec le père d'Acanthe, qui, quoique vieux et laid, voudrait aussi épouser la jeune Isabelle, de troquer, pour ainsi dire, leurs enfants : Crémanthe épousera Isabelle, Acanthe épousera Ismène. Il ne manque à cet accord que le consentement d'Acanthe, et Acanthe ne le refuse pas. Mais, et c'est là surtout qu'éclate la comédie, dans la scène où Acanthe consent à épouser Ismène, il ne lui parle que d'Isabelle, de l'amour qu'il avait pour Isabelle, de la perfidie dont il croit qu'elle a payé sa tendresse. Sa passion enfin pour Isabelle éclate à chaque mot et inflige à la vanité d'Ismène le plus cruel et le plus juste tourment que puisse souffrir la vanité, le tourment de se voir oubliée et rebutée ; et cela, sans qu'Acanthe semble le vouloir, car c'est malgré lui qu'il oublie Ismène présente, c'est malgré lui qu'il se souvient sans cesse d'Isabelle absente. Cette scène est vraiment digne des grands maîtres de la comédie :

ACANTHE.
Après l'indigne amour dont son cœur s'est noirci !
Je cherche à m'en venger : c'est tout ce que j'espère.
LAURETTE.
Si je puis vous servir pour épouser la mère,
Je vous offre mes soins, et sans déguisement...
ACANTHE.
Mais ne pourrais-je pas m'en venger autrement ?
LAURETTE.
Non, monsieur, que je sache
(Act. IV, se. 7.)

A ce moment Ismène paraît, et Laurette lui déclare qu'Acanthe vient de révéler ses sentiments secrets : C'est vous, et non plus Isabelle, dit-elle à Ismène,

C'est vous qu'il veut aimer, c'est vous...
ACANTHE.
Ah! l'infidelle !
ISMÈNE.
Monsieur songe à ma fille, et n'y renonce pas.
ACANTHE.
Moi, madame, y songer ! j'aurais le cœur si bas !
De cette lâcheté me croiriez-vous capable ?
LAURETTE.
Non, c'est lui faire tort, cela n'est pas croyable ;
Quoi que lui fasse dire un transport de courroux,
Monsieur assurément ne veut songer qu'à vous.
ACANTHE.
Madame, il est certain : jamais, je le confesse,
L'amour n'a fait aimer avec tant de tendresse,
N'a jamais inspiré dans le cœur d'un amant
Rien qui fût comparable à mon empressement,
Rien d'égal à l'ardeur pure, vive, fidelle,
Dont mon âme charmée adorait Isabelle.
Vous voyez cependant comme j'en suis traité.
ISMÈNE.
La jeunesse, monsieur, n'est que légèreté.
Au sortir de l'enfance une âme est peu capable
De la solidité d'un amour raisonnable ;
Un cœur n'est pas encore assez fait à seize ans,
Et le grand art d'aimer veut un peu plus de temps.
C'est après les erreurs où la jeunesse engage,
Lorsqu'on est de retour des vains amusements
Qui détournent l'esprit des vrais attachements,
C'est alors qu'on peut faire un choix en assurance ;
Et c'est là proprement l'âge de la constance.
Un esprit jusque-là n'est pas bien arrêté,
Et les coeurs pour aimer ont leur maturité.
ACANTHE.
Mais, madame, après tout, qui l'eût cru d'Isabelle ?
Isabelle inconstante ! Isabelle infidelle !
Isabelle perfide, et sans se soucier...
ISMENE.
Quoi! toujours Isabelle !
ACANTHE.
   Ah ! c'est pour l'oublier ;
Et je veux, s'il se peut, dans mon dépit extrême,
Arracher de mon cœur jusques à son nom même ;
Je veux n'y laisser rien de ce qui me fut doux.
Grâce au ciel, c'en est fait.
LAURETTE.
C'est fort bien fait à vous.
ACANTHE.
J'en fais juge madame, et veux bien qu'elle die
S'il est rien de si noir que cette perfidie:
Après tant de serments, et si tendrement faits,
De nous aimer toujours, de ne changer jamais,
Isabelle aujourd'hui, cette même Isabelle...
Madame, obligez-moi, ne me parlez plus d'elle.
ISMÈNE.
C'est vous qui m'en parlez.
(Act. IV, sc. 8.)

    Avouons-le : Molière, dans ces scènes de querelles et de réconciliations amoureuses qu'il a si souvent mises au théâtre, n'a pas plus finement exprimé l'amour et ces mouvements d'un cœur qui laisse échapper son secret, au moment même où il semble vouloir le mieux le cacher1.
    Isabelle ne traite pas mieux le vieux Crémante qu'Acanthe ne traite Ismène, et elle n'y met pas plus de malice non plus : son amour pour Acanthe éclate aussi, malgré elle, devant Crémante, et le punit de ses prétentions ridicules. Enfin, la réconciliation des deux amants se fait en face même de Crémante et à l'aide des reproches d'infidélité qu'ils se font l'un à l'autre2.
    La réconciliation faite entre les deux amants, la pièce doit finir ; mais le dénoûment se fait dans la coulisse. Ismène a retrouvé son mari : il vient de revenir à l'improviste. Elle n'est donc plus veuve ; elle ne peut plus épouser Acanthe ; elle peut désormais recommencer à aimer sa fille, qui n'est plus sa rivale ; elle peut redevenir bonne mère. Voilà ce que Laurette vient annoncer aux deux amants : car Ismène ne reparaît pas, et je sais gré à Quinault d'avoir épargné à cette mère l'affront de reparaître après son désappointement : il a bien voulu qu'Ismène fût ridicule, mais non qu'elle fût méprisée, et il a respecté le caractère maternel dans le défaut même qu'il lui a prêté.
[…]
NOTES

1. Molière, aussi bien, n'avait pas pour Quinault les injustes mépris de Boileau; il l'a même imité, et il y a des vers du Misanthrope, joué en 1666, deux ans après la Mère coquette, qui semblent se souvenir de la comédie de Quinault. Quinault, dans le premier acte, dit en parlant d'un marquis ridicule :
Estimez-vous beaucoup l'air dont vous affectez
D'estropier les gens par vos civilités,
Ces compliments de main, ces rudes embrassades,
Ces saluts qui font peur, ces bonjours à gourmades ?
Ne reviendrez-vous point de toutes ces façons?
Alceste dit de même dans sa mauvaise humeur :
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode,
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De protestations, d'offres et de serments,
Vous chargez la fureur de vos embrassements.
(Misanthrope, Act. I, se. I.)

2. Il y a, dans cette scène, quelques vers de Crémante qui ont le défaut d'être trop spirituels et d'être faits pour exciter le rire du spectateur, plutôt que pour exprimer le caractère du personnage :
Je vous ferai bénir le choix qui nous engage,
(dit-il A Isabelle.)
Ah ! si vous m'aviez vu dans la fleur de mon âge !
Je valais en ce temps cent fois mieux que mon fils,
Et le vaux bien encor, malgré mes cheveux gris.
Je suis vieux, mais exempt des maux de la vieillesse ;
Je me sens rajeunir par l'amour qui me presse,
Par des yeux si puissants, par des charmes si doux !
Hum!
ISABELLE.
Je vous plains d'avoir cette méchante toux.
CRÉMANTE, en toussant.
Point, point : c'est une toux dont la cause m'est douce,
C'est de transport enfin, c'est d'amour que je tousse.
J'ai tant d'émotion !...
(Act. V, se. 5.)

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