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La Naissance d'Amadis

La Naissance d'Amadis de Regnard fut représentée pour la première fois le 10 février 1694, sur la scène du Théâtre Italien. Comme le dit Judith Le Blanc dans son article sur "les parodies d'opéras dans l'oeuvre de Regnard", la pièce est "truffée de parodies". Il ne s'agit pas néanoins d'une parodie du livret de Quinault, puisque la comédie de Regnard présente les amours de Périon, père d'Amadis, qui ne figure pas dans l'opéra. En revanche, il y a plusieurs passages qui reprennent des paroles ou des situations de Quinault.

Même quand le texte de Quinault est repris littéralement, le contexte et le ton sont différents. Pour ne prendre que le premier exemple, le "vous volez de victoire en victoire" de la première scène d'Amadis devient "À chaque gite, enfin, vous changez chaque jour". Dans d'autres cas il n'y a que quelques mots de Quinault qui sont repris, ou seulement une situation (l'ombre qui parle).

Il y a des parodies d'Alceste et de Roland, mais surtout d'Amadis. Chose inhabituelle, plusieurs des airs parodiés sont tirés du prologue, tandis qu'en général ce sont des scènes et des divertissements des cinq actes, mieux connus du public, qui sont choisis. Comme les prologues de Quinault sont consacrés aux louanges du roi, leur recréation en mode burlesque crée une image très peu favorable des rois et des héros. De ce point de vue, on peut être d'accord avec Le Blanc, pour qui "il s’agit d’une des pièces les plus subversives de l’ancien théâtre-Italien".

Il n'y a pas que Quinault qui a l'honneur de la parodie. Quand Galaor, le confident de Périon, lui demande "quelle est donc la petite carogne qui vous a si bien ajusté", celui-ci dit simplement que c'est "la fille du roi". Quand Galaor demande, "Qui, Élizène", Périon répond comme Phèdre, "Ah ! malheureux ! quel nom est sorti de ta bouche".

Je donne le texte de La Naissance d'Amadis selon l'édition d'Alexandre Calame (TLF, Genèwve, Droz, 1981). On consultera avec profit sa notice, p. 560-562.

Regnard, La Naissance d'Amadis

PÉRION chantant
J’aime, hélas ! c’est assez pour être malheureux
GALAOR chantant aussi
A chaque gite, enfin, vous changez chaque jour.
Si vous vous plaignez de l’amour,
C’est fort bien fait s’il vous gouspille. (sc. 1)

***


PÉRION seul

Je touche enfin l’heureux momment
Qui va finir mon amoureux tourment. (sc. 3)

***

(La symphonie joue le sommeil d'Amadis.) (sc. 5)

***

PÉRION chante en se levant du lit.
Ah ! je sens l’amour qui me grille ;
Je n’en puis plus, morbleu !
Mon cœur pétille
Au feu ! au feu ! au feu ! au feu !
Les seaux de la ville !
(sc. 5)

GALAOR, s’avance et chante.
Les Plaisirs vous suivront désormais,
Vous allez voir vos désirs satisfaits ;
Un tendron novice
Tombe en vos filets.
N’allez pas faire ici le jocrisse ;
Tambour battant menez-moi votre Agnès :
Il est temps que la jeune bergère
De ses appas avec vous fasse un troc.
Cela vous est hoc ;
On s’épouse auourd’hui sans notaire :
L’usage approuvé
Est sous seing prive ;
L’amour carillonne,
Et j’entends qu’il sonne,
Du haut du clocher,
L’heure du berger.
(sc. 5)

***

PÉRION

C'est à moi/lui d'enseigner
Aux filles ignorantes,
Les manières fringantes :
C'est à moi/lui d'enseigner
Le grand art de céder. (sc. 6)

***

GALAOR chante
Suivez l'Hymen ; ce dieu vous apprête
Un ambigu de plaisirs nouveaux :
Pendant que vous serez tête à tête,
Je vous promets de garder les manteaux. (sc. 6)

***

LE ROI, seul
Je frémis : tous mes sens se sont glacés d'horreur. (sc. 7)


***

PÉRION chante
C'est unir deux amants,
Quee de les rissoler ensemble. (sc. 8 et dernière)

***

[...] il sort une ombre qui chante :
Ah ! que fais-tu là, téméraire ?
Ah ! je défends qu'il soit rôti.
D'Élizène et de ce compère
Il doit naître bientôt un fils
Prématuré comme son père,
Et qu'on doit nommer Amadis.
(sc. 8 et dernière)

***

[...] un berger chante :
Dans le bel âge
Oú l'on s'engage
L'hymen est doux
Fille fringante,
Que l'amout tente,
Sans en rien dire demande un époux. (sc. 8 et dernière)

***

Au bon vieux temps,
On s'aimait d'amour sincère ;
Qui plus aimait, savait plaire :
Les amants étaient constants
Au bon vieux temps.
L'amour à présent dégénère ;
Ce n'est que feinte et mystère :
Ne verrons-nous de nos ans
S'aimer comme on soulait faire
Au bon vieux temps ?
(sc. 8 et dernière)

***
Quand on est jeune et gentille,
Il est bien fâcheux de mourir ;
Mais de rester encore fille,
C'était mon plus grand déplaisir. (sc. 8 et dernière)


Quinault, livrets

AMADIS
J’aime, hélas! c’est assez pour être malheureux.
FLORESTAN
Sans cesse, vous volez de victoire en victoire,
Votre grand nom s’étend aussi loin que le jour;
Si vous vous plaignez de l’Amour,
Consolez-vous avec la Gloire. (
Amadis, I, 1)

***

ROLAND

Puis-je me dégager d’un lien si charmant,
Quand je touche à l’heureux moment
Où je dois recevoir le prix de tant de peines ? (Roland, IV, 1)

***
[Il s'agit probablement du début du prologue, où la musique ressemble à celle d'autres sommeils de Lully. Et le texte qui suit semble parodier les 34 premiers vers du prologue, même si les mots en caractères gras sont les seuls à être parodiés textuellement.]
***
ALQUIF et URGANDE sous un riche pavillon
Ah ! j’entends un bruit qui nous presse
De nous rassembler tous;
Le charme cesse;
Éveillons-nous.
Le charme cesse.
Éveillons-nous.
[...]
UNE DES SUIVANTES D’URGANDE
Les plaisirs nous suivront désormais;
Nous allons voir nos désirs satisfaits.

Vivons sans alarmes;
Vivons tous en paix.
Revenez, reprenez tous vos charmes,
Jeux innocents, revenez pour jamais.
Il est temps que l’Aurore vermeille
Cède au Soleil qui marche sur ses pas;
Tout brille ici-bas.
Il est temps que chacun se réveille;
L’Amour ne dort pas,
Tout sent ses appas.
L’aimable Zéphyr
Pour Flore soupire;
Dans un si beau jour
Tout parle d’amour. (Amadis, Prologue, v. 1-6, 19-34)

***
ALQUIF et URGANDE
C’est à lui d’enseigner
Aux Maîtres de la Terre
Le grand art de la guerre,
C’est à lui d’enseigner
Le grand art de régner.
(Amadis, Prologue, v. 44-48

***

LYCOMÈDE
On vous apprête
Dans mon vaisseau
Un divertissement nouveau. (Alceste, I, 7, v. 220-222)


***

[Bon exemple d'une parodie du livret d'opéra en général. Ce n'est pas une citation d'un livret de Quinault, mais on trouve "je frémis" 9 fois, "mes sens" 4 fois et "d'horreur" 6 fois dans ses onze livrets.]

***

ARCABONNE
C'est unir deux amants
Que de les immoler ensemble. (Amadis, III, 2, v. 414-415)

***

[Exemple d'une allusion probable à l'Amadis, sans le citer. Dans le livret de Quinault, l'ombre d'Ardan Canille (frère d'Arcabonne et d'Arcalaüs), dit à Arcabonne :
Ah ! tu me trahis, malheureuse !
Ah ! tu va trahir tes serments.
Dans le prologue, il ne s'agit pas de la naissance d'Amadis, mais de son retour sur la terre (v. 49-51).]

***


STRATON

A quoi bon
Tant de raison
Dans le bel âge ?
[...]
Qui craint le danger
De s’engager
Est sans courage ; [...] (Alceste, V, 6, v. 909-916)


***
[C'est sans doute un souvenir du "tournoi poétique" ouvert par Mme Deshoulières, peu de temps avant la création d'Amadis. Dans une ballade, forme médiévale par excellence, elle déplore la brutalité des amants de son époque. Chaque strophe se termine par "On n'aime plus comme on aimoit jadis", vers qui rime, dans l'envoi, avec "Ramène-nous le siècle d'Amadis". Chez Regnard, c'est le contraire -- la feinte et le mystère ont remplacé l'amour sincère.
   Sur cet échange, qui comprend des vers de La Fontaine, Saint-Aignan et Pavillon, parmi d'autres, voir É. Gros, Quinault, p. 147-149, et mon Quinault librettiste de Lully, p. 279.]

***
Il est fâcheux de porter des chaînes,
C’est un cruel tourment!
Mais quand l’Amour en veut payer les peines
C’est un plaisir charmant. (Amadis, IV, 6, v. 645-648)

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