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Nisard

Désiré Nisard (1806-1888)
Histoire de la littérature française
Deuxième édition (1e éd. 1844)
Tome III
Paris, Firmin Didot, 1854, p. 3-8
(Transcription moderne)

Même si Nisard lui reconnaît des mérites, il voit dans le théâtre parlé de Quinault surtout l'expression d'une mode passagère entre les beautés éternelles de Corneille et de Racine. Je dirais plutôt que les chefs-d'oeuvres de ces deux poètes constituent une exception à une esthétique beaucoup plus durable.


Chapitre VIII
§ 1. Quels perfectionnements la tragédie pouvait recevoir après Corneille. – Les tragédies de Quinault.

[…]
    On demandait, après Corneille, des héros qui fussent plus des hommes, des femmes qui fussent moins des héros. On voulait une plus grande part pour le cœur, et une langue, sinon plus belle que celle des beaux endroits de Corneille, du moins plus exacte1 que celle de ses pièces faibles, et, en général, plus pure et plus égale.
    La preuve que le public éclairé désirait ces perfectionnements, c’est qu’il en salua l’apparence dans les pièces de Quinault. Le succès en attrista la vieillesse de Corneille. Il s’en plaint avec amertume :
A force de vieillir, un auteur perd son rang ;
On croit ses vers glacés par la froideur du sang ;
Leur dureté rebute et leur poids incommode,
Et la seule tendresse est toujours à la mode.
    Cette faiblesse est commune aux plus grands écrivains, surtout dans un art où la mode, comme le dit Corneille, a tant d’empire. Il faut avouer que ce grand homme s’inquiétait de peu de choses. Quand on lit ces pièces de Quinault, si courues, si admirées, dont la plus en vogue, Astrate, enrichit les acteurs du théâtre de Bourgogne, « qui semblaient, » dit un auteur du temps, « comme autant de Crésus, » on s’étonne qu’il en ait pris ombrage. Quinault n’était que l’imitateur de tout le monde. Il imitait de Corneille la politique, les sentences ; il imitait de la société contemporaine, où le ton était donné par les Précieuses, le galant et le tendre, qu’on prenait pour le langage de l’amour. Les pièces de ce poète, esprit d’ailleurs facile et aimable, et qui valait mieux que ses succès, ne sont que d’agréables flatteries à la jeunesse et aux passions naissantes de Louis XIV. Son théâtre n’a pas plus duré que les décorations et les fêtes du nouveau règne. Boileau en a bien jugé :
Les héros, chez Quinault, parlent tout autrement,
Et jusqu’à Je vous hais, tout s’y dit tendrement.
Et plus loin :
Avez-vous lu l’Astrate ?
C’est là ce qu’on appelle un ouvrage achevé !…
Son sujet est conduit d’une belle manière ;
Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière 2.
    Boileau, selon Brossette, regrettait d’en avoir trop peu dit. « Il n’y a rien de plus ridicule, » ajoutait-il, « et il semble que tout y ait été fait exprès en dépit du bon sens. » La chose ne valait pas que Boileau se fît un cas de conscience de n’avoir pas été assez sévère : mais la satire ne disait rien de trop.
    Cependant, il n’y a pas de succès sans talent ; et, quelque frivole que fût le tour d’esprit d’alors, un public formé par le théâtre de Corneille ne pouvait pas battre des mains à des pièces où tout « aurait été fait exprès en dépit du bon sens. » Bon nombre d’esprits sains pensaient de l’Astrate ce qu’en disait Boursault 3 :
Que les vers en sont forts, et que tout m’en a plu !
Un ouvrage si fort part de la main d’un maître.
    Parmi les choses imitées de Corneille, on y rencontrait des traits comme ceux-ci :
J’ai besoin d’un époux illustre et magnanime,
Qui m’allie à la gloire et me tire du crime ;
Dont la vertu pour moi calme les factieux,
Ecarte la tempête et désarme les dieux 4
et des maximes de ce style :
Et l’aveugle terreur, quand on doit trébucher,
Précipite la chute, au lieu de l’empêcher 5.
    Ce que le poète imitait du temps, ce galant, cette tendresse qui fâchait si fort le vieux Corneille, il avait assez d’esprit pour le rendre agréable, et assez de goût pour n’y pas trop raffiner :
Mais, s’il faut dire tout, contre un mal qui sait plaire,
On ne fait pas toujours tout ce que l’on croit faire ;
Et, pour se reprocher un crime qu’on chérit,
Pour peu que l’on se dise, on croit s’être tout dit 6.
    Le principal personnage de l’Astrate, Elise, reine de Tyr, assiégée par le peuple dans son palais, s’empoisonne. Ramenée mourante devant Astrate, qui ne sait que lui dire : « Madame 7! » elle lui adresse ces touchants adieux :
Adieu, j’ai trop de peine à mourir à vos yeux ;
Et, ne vous voyant plus, je vous vengerai mieux.
Dans mon cœur expirant, je sens que votre vue
Rallume ce qu’éteint le poison qui me tue,
Et que de vos regards le charme est assez fort
Pour retenir mon âme et suspendre ma mort.
Qu’on m’emporte ! … 8
    Quelques passages écrits de ce ton, dans des pièces sans invention et sans force, mais non sans facilité ; du naturel dans l’expression des sentiments de l’amour ; un langage ordinairement clair, non de cette clarté dans la profondeur, qui n’est donnée qu’aux écrivains de génie, mais de celle qui rend les lectures aisées ; plus de modération dans les passions des personnages ; une grandeur plus accessible ; de la faiblesse qui fait l’illusion de la douceur : voilà ce qui découragea le grand Corneille et le dégoûta quelque temps de la tragédie. Le public, fatigué de ses dernières pièces, embarrassé dans ces complications où s’épuisait ce grand homme, troublé de l’obscurité croissante de sa langue, un moment si claire, si neuve et si frappante, applaudissait, ceux-ci de bonne foi, ceux-là par ennui de sa gloire, un auteur qui ne demandait aucun effort au public, ni pour suivre sa fable, ni pour comprendre son langage. Les pièces de Quinault furent longtemps à la mode ; je soupçonne donc qu’elles étaient mauvaises : car la mode ne s’y trompe pas ; elle ne s’attache jamais à ce qui doit lui survivre, et je pense avec mélancolie au lendemain de ses admirations. Mais la mode, dans les choses de l’esprit, n’est souvent que l’excès d’une disposition vraie. Il faut prendre garde, par dédain pour l’excès, de ne pas voir le goût raisonnable qui l’a précédé. C’est même la partie solide de la gloire des écrivains à la mode, d’avoir contenté le goût raisonnable, avant de se mettre au service de l’excès.

§ II.
DE LA SENSIBILITÉ DANS LES OUVRAGES DE L'ESPRIT.

On doit donc regarder le théâtre de Quinault plutôt comme l’indication d’un progrès à faire que comme un perfectionnement. Ce perfectionnement, ce point suprême au delà duquel l’esprit humain est condamné à déchoir, c’est Racine qui l’atteignit […].


NOTES
1. Corneille n’est pas toujours maître de ce qu’il écrit ; il en fait un naïf et admirable aveu dans ces vers, d’une pièce à Mazarin :
Certes, dans la chaleur que le ciel nous inspire,
Nos vers disent souvent plus qu’ils ne pensent dire ;
Et ce feu, qui sans nous pousse les plus heureux,
Ne nous explique pas tout ce qu’il fait pour eux.
2. Satire III.
3. Satire des Satires.
4. Acte I, sc. V.
5. Acte II, sc. II.
6. Acte I, sc. I.
7. “Cela n’est-il pas touchant ? dit Boileau. Nous disions autrefois qu’il valait bien mettre Tredame".
(Entretiens de Brossette et de Boileau.)
8. Acte V, sc. V.
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