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Mme du Deffand


     Marie Anne de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand (1697-1780) tint un salon célèbre à partir de 1749. Plus jeune, elle fréquenta la duchesse du Maine à Sceaux, où elle rencontra Voltaire. Sa correspondance avec lui, comme celle avec d’Alembert et Horace Walpole, est d’une grande richesse, et son style fut généralement admiré. Comme Mme de Sévigné, elle cite souvent Quinault, et elle n'apprécie pas beaucoup les livrets modifiés et remis en musique par Piccini et Marmontel.
    Voici des extraits de ses lettres à Horace Walpole, précédés d'un extrait d'une lettre à Voltaire. Je cite les lettres à Walpole d'après Horace Walpole's Correspondence with Mme Du Deffand and Wiart, Oxford UP and Yale UP, 1939.
   

   Je suis ravie que vous aimiez Quinault, et que vous lui accordiez la seconde place. La première dans aucun genre ne peut plus être vacante, vous y avez mis bon ordre. Vous vous trompez, si vous croyez qu'Eglé n'a plus rien à vous dire, elle auroit mille choses à vous raconter si elle pouvoit vous parler, mais par lettres on a trop de confidens. Je suis très persuadée, mon cher Voltaire, que nous serions souvent d'accord.
Lettre à Voltaire, 2 décembre 1775
Voir la lettre de Voltaire du 26 november 1775
Voir aussi la lettre de Mme du Deffand à Walpole du 4 décembre 1775, plus loin.

Si vous saviez nos opéras, je vous ferais de continuelles citations, mais vous n'estimez pas Quinault, et c'est parce que vous ne le connaissez pas ; vous vous l’écho des sots jugements que vous avez entendu porter de moi, […].
Lettre à Horace Walpole, 1er juin 1766, t. I, p. 58

Non, non vous vous trompez très fort, si vous croyez que j’eusse été fâchée de ne pas réussir à vous attraper ; mais je vais vous citer l’opéra :
Les Dieux punissent la fierté,
Il n’est point de grandeur que le Ciel irrité
N’abaisse, quand il veut, et ne réduise en poudre. [Persée, I, 1]
Vous m’avez rendue poussière ; je vous le pardonne, n’en parlons plus.
Lettre à Horace Walpole, 9 juillet 1766, t. I, p. 88-89
[Elle lui avait écrit, sous le nom de Mme de Sévigné, pour lui conseiller de revenir à Paris.]

Je ne crois pas que ce soit le récitatif de Lulli qui m’est resté dans les oreille qui soit la cause de mon admiration ; ce récitatif il est vrai est charmant, mais les paroles peuvent s’en passer. Armide, Atys, beaucoup de scènes d’Isis, Thésée, Alceste, me paraissent admirables.
Lettre à Horace Walpole, 27 août 1766, t. I, p. 119
[Elle répond à une lettre du 21 août, perdue.]

Je ne vous dirai plus qu'un mot de Quinault ; rien n'est moins romanesque, ni entortillé, ni sophistiqué. Je parie que vous ne l'avez jamais lu.
Lettre à Horace Walpole, 11 septembre 1766, t. I, p. 133
[Il est possible qu’elle compare le style de Quinault à celui de Madeleine de Scudéry. Elle mentionne la romancière dans plusieurs lettres, mais n’aime pas qu’on la lui compare. Voir la lettre du 8 août 1773.]


Je trouve la comédie de Garrick [Le Mariage clandestin] détestable. On nous en a donné ici d’épouvantables ; une tragédie de Guillaume Tell [de Lemierre], un opéra de Mondonville. C’est Thésée dont la musique était de Lulli, les paroles de Quinault ; il n’est pas supportable. Il n’y a plus rien ici, mon tuteur, ni esprit, ni goût, ni bon sens […].
Lettre à Horace Walpole, 16 janvier 1767, t. I, p. 208-209

Voilà cette lettre de Chantilly [perdue] que j'attendais hier, et qui apparemment trouva le paquet fermé quand elle fut portée à la poste ; je commence par vous en remercier, et par vous assurer que j'en suis très-contente ; je serais bien tentée de vous faire une citation de mon frère Quinault, mais vous me gronderiez, et je ne me permettrai plus rien qui puisse vous fâcher, et jamais, jamais je ne vous écrirai un mot qui puisse vous forcer à me causer du chagrin par vos réponses.
Lettre à Horace Walpole, 10 octobre 1767, t. I, p. 346

Vous vous trompez dans presque toutes vos conjectures ; la première que vos lettres à ces dames ne m'auront pas paru bien. Je ne sais si elles vous ont coûté, mais il n'y paraît pas. J'étais tentée d'en prendre copie, mais je me suis dit, « C'est une affectation, c'est un hors-d' œuvre, ce serait un effet que je tiendrais de Scudéry et de Quinault, et j'ai un tuteur qui m'a fait renoncer à leur succession ; […] ».
Lettre à Horace Walpole, 1er novembre 1767, t. I, p. 362-363

Voilà votre lettre [perdue]. Je ne sais ce que vous voulez dire en vous plaignant de mes deux dernières lettres [perdues] ; j'ai une absolue certitude qu'il n'y avait pas un seul mot qui tînt de Scudéry ou de Quinault, et je serais bien étonnée si vous m'en rapportiez une phrase qui y ressemblât ; […].
Lettre à Horace Walpole, 23 mars 1768, t. II, p. 50-51

L’autre jour à la campagne, pendant le whisk du maître de la maison [le roi], le chef de la conjuration [le duc de Richelieu] établit un petit lansquenet pour l’apprendre à la dame [Mme du Barry] ; c’était un jeu de bilbus, il y perdit deux cent cinquante louis. Le maître du logis se moqua de lui, lui demanda comment il avait pu perdre autant à un si petit jeu ; il y répondit par une citation d’un opéra :
Le plus sage
S’enflamme, et s’engage,
Sans savoir comment, [Thésée, V, 9]
Le maître rit et toute la troupe.
Lettre à Horace Walpole, 25 juin 1769, t. II, p. 250-251

Vous me dites de m’en tenir à mes opéras de Quinault, en voici un trait par où je finis :
N’aimons jamais ou n’aimons guère,
Il est dangereux d’aimer tant,
Ce n’est pas le plus sûr pour plaire, etc. [Thésée, II, 5]
Lettre à Horace Walpole, 31 octobre 1769, t. II, p. 296

La grand’maman [la duchesse de Choiseul] comble d’amitiés votre nièce ; si vous saviez votre Quinault, je vous dirais,
C’est Jupiter qu’elle aime en elle. [Proserpine, III, 4]
Lettre à Horace Walpole, 2 novembre 1769, t. II, p. 302

Cet aveu dépouillé d’artifice vous surprendra ; je n’en ai pas pris la copie dans l’Essai des moyens de plaire de Moncrif, ni dans Quinault, ni dans Scudéry ; mais quand on parle à son ami, quand on veut se conduire par ses conseils, il faut lui faire un exposé fidèle.
Lettre à Horace Walpole, 17 mai 1771, t. III, p. 43

[…] Richardson n’a point donné des sentiments vulgaires à Paméla, à Clarisse, à Grandison, etc., etc. ; il n’en donne jamais de plus grands que nature ; et moi, malgré le goût que vous me supposez pour le romanesque, j’aime mieux les sentiments du peuple qu ceux des héros de nos romans, tels que dans la Calprenède, et de je ne sais combien d’autres auteurs, comme Scudéry, etc. ; mais pour Quinault, j’en ferai toute ma vie un cas infini, parce qu’il n’est jamais par delà le vrai.
Lettre à Horace Walpole, 8 août 1773, t. III, p. 392

J’ai reçu une letttre de Voltaire, il y avait huit ou dix mois que notre correspondance était suspendue ; le bruit courait qu’il était chargé d’une commission de finance, qu’on l’avait fait marquis. Sans le croire je priai d’Argental de lui dire de ma part ce vers de l’opéra d’Atys :
Atys, comblé d’honneurs, n’aime plus Sangaride. [IV, 1]
Il y a répondu par un autre vers de l’opéra de Thésée :
Églé ne m’aime plus, et n’a rien à me dire. [IV, 5]
Voilà de grandes bagatelles, il y a bien loin de cela à vos affaires d’Amérique.
Lettre à Horace Walpole, 4 décembre 1775, t. IV, p. 242-243
Voir sa lettre à Voltaire du 2 décembre 1775, cittée au début de cette page.

Il me paraît que l’idée de la guerre s’accrédite beaucoup ; si elle a lieu, comme je commence à le croire, elle sera un obstacle invincible aux visites réciproques ; elle me fera faire l’application d’un passage d’un opéra de Quinault :
Peut-être souffrirais-je moins
Si je pouvais haïr une rivale. [Phaéton, I, 3]
Lettre à Horace Walpole, 7 octobre 1776, t. IV, p. 366

Je souperai lundi chez Mme de Marchais pour entendre les opéras de Quinault que Marmontel a rédigés, taillés, rognés, pour que Piccinni puise y ajouter sa musique. Je ne l’entendrai sûrement pas, je ne vais plus aux spectacles, je ne puis souffrir toutes les nouveautés, il n’y a que la danse qui est, sur ce que j’entends dire, mieux qu’elle n’a jamais été. Mais pour la musique, la prose, les vers, les acteurs, les actrices, … tout est déplorable.
Lettre à Horace Walpole, 1er mars 1777, t. IV, p. 413

Il y eut hier au soir un grand souper et une musique chez l’ambassadeur de Naples, j’y avais fait inviter M. Gibbon. C’était l’opéra de Roland, paroles de Quinault, corrigées par Marmontel et mises en musique par Piccinni. Je j’y pris pas grand plaisir.
Lettre à Horace Walpole, 25 mai 1777, t. IV, p. 445

Je fus hier à la répétition de l’opéra d’Armide, par le chevalier Gluck ; il ne m’a pas fait le même plaisir que celui de Lulli ; cela tient sans doute à mes vieux organes.
Lettre à Horace Walpole, 21 septembre 1777, t. IV, p. 478

Vous ne devineriez pas où j’irai cet après-dîner. À la répétition de Roland, tête à tête avec l’ambassadeur de Naples ; c’est son protégé Piccini qui en a fait la musique sur les paroles de Quinault. Il y a deux partis fort animés l'un contre l'autre, les Picciniens et les Gluckistes : le Naples et Marmontel sont à la tête du premier ; le public n'a point encore décidé, mais l'Armide de Quinault, de la musique de M. Gluck, a eu vingt-huit représentations. Nous verrons ce que produira le Roland ; je n'aimerai vraisemblablement ni l'un ni l'autre.
Lettre à Horace Walpole, 21 janvier 1778, t. V, p. 9

J’ai eu autrefois des plaisirs indicibles aux opéra de Quinault et de Lulli, et au jeu de Thévenart et de la Lemaure. Pour aujourd’hui, tout me paraît détestable : acteurs, auteurs, musiciens, beaux esprits, philosophes, tout est de mauvais goût, tout est afffreux, affreux.
Lettre à Horace Walpole, 8 février 1778, t. V, p. 15

Je soupçonne que les vers que Voltaire dit avoir reçus par la poste sont de lui-même, et qu'il a pris ce tour pour se moquer de Marmontel qui corrige Quinault, et y ajoute des vers de son cru : quoique j'y sois nommée, je n'y ai de part que celle que la rime m'y a donnée.
Vers envoyés a M. de Voltaire par la petite poste,
le 20 février au soir.
‘A charmer tout Paris Piccini doit prétendre :
Roland est un chef-d'œuvre, il vous faudra l'entendre,’
Disait hier au soir madame du Deffand
Au rival des auteurs du Cid et d'Athalie.
‘Marmontel,’ reprit-il très-vivement’ m'en prie,
Mais ainsi que Tronchin, Quinault me le défend.’
Lettre à Horace Walpole, 1er mars 1778, t. V, p. 22-23

[…] ce mot sera que je suis on ne peut pas plus contente de vous, mais ce qui est de particulier, ce contentement augmente ma tristesse ; plus je suis persuadée de votre amitié, plus mes regrets augmentent. Cependant je vous dirai comme Atys à Sangaride :
Mais n’importe, aimez-moi s’il se peut, davantage,
Quand j’en devrais mourir cent fois plus malheureux. (I, 6)
Lettre à Horace Walpole, 18 janvier 1779, t. V, p. 105
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