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Marmontel

Jean-François Marmontel (1723-1799) fut le plus important des réviseurs des livrets de Quinault. Il « marmontélisa » non seulement les livrets de Roland (1778), Atys (1780) et Persée (1780), mais il aurait aussi remanié, si l’on en croit l’avertissement de l’abbé Morellet dans l’édition des œuvres de Marmontel en 1819, ceux d’Amadis, Armide, Isis, Phaéton et Thésée. Bien que le librettiste évoque, dans la préface de l’édition précédente de ses œuvres en 1787, ses « poëmes lyriques qui accompagnent [ses] tragédies », seuls Roland, Atys et Persée furent, à ma connaissance, publiés (à l’occasion des représentations des opéras de Piccinni et de Philidor).

Marmontel,
dont l’intention « fut de contribuer à établir sur nos deux théâtres une musique dont on ne croyoit pas que notre langue fût susceptible », consacra des pages importantes de ses Éléments de littérature (1787) à l'opéra, au style lyrique et aux livrets de Quinault. Une extension de son article dans l'Encyclopédie, ces pages font preuve d'une compréhension remarquable de l'art du livret et d'une profonde admiration pour Quinault, mais aussi d'une conviction que ses livrets n'étaient pas adaptés aux besoins de la musique italienne en vogue à la fin du dix-huitième siècle. Il exprime son admiration dans ses Mémoires en 1751 :

Quinault était l’un de mes poètes les plus chéris. Sensible à l’harmonie de ses beaux vers, charmé de l’élégante facilité de son style, je ne lisais jamais les belles scènes de Proserpine, de Thésée et d’Armide qu’il ne me prît envie de faire un opéra, non sans quelque espérance d’écrire comme lui : vaine présomption de jeunesse, mais qui faisait l’éloge du poète qui me l’inspirait, car un des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d’être en apparence facile à imiter, et en effet inimitable. (Éd. Renwick, Paris, Champion, 2008, p. 299)

Plus tard, au moment de réviser le livret d'Atys pour Piccini (1780), il insiste sur la nécessité de récrire un livret admiré :

Le sentiment de ma propre faiblessee et la bonne opinion que j’avais du célèbre compositeur qu’on m’avait donné dans Piccini me firent donc imaginer de prendre les beaux opéras de Quinault, d’en élaguer les épisodes, les détails superflus, de les réduire à leurs beautés réelles, d’y ajouter des airs, des duos, des monologues en récitatif obligé, des chœurs en dialogue et en contraste, de les accommoder ainsi à la musique italienne et d’en former un genre de poème lyrique plus varié, plus animé, plus simple, moins décousu dans son action et infiniment plus rapide que l’opéra italien. (p. 576)

fMarmontel est plus précis dans une lettre qu'il adressa à Devismes (directeur de l'Académie Royale de Musique) le 4 mai 1780, pour expliquer pourquoi un livret révisé devrait être rémunéré au même prix qu'un livret nouveau :

J’ai rendu, si je ne me trompe, un service essentiel au théâtre de l’Opéra, en accommodant au goût de la musique italienne les plus beaux poèmes de Quinault : et si l’on vous dit que, sans cela, ces poèmes étoient susceptibles d’une musique nouvelle, soyez bien sûr que ce ne seroit pas celle de Pergolèse, de Jomelli, de Sacchini, et Piccini lui-même. Il leur seroit aussi impossible de faire du chant sur les vers de Quinault que sur la prose de Fénelon. Ces vers ont été faits pour du récitatif ; et le chant mesuré, régulier et suivi exige des formes qui lui soient analogues. C’est au poète à dessiner ce que le musicien doit peindre.
Dans G. Desnoirreterres, Gluck et Piccini, 1774-1800, Paris, Didier, 1875, p. 239

Voici l'article Opéra des Éléments de littérature (1787 ; Paris, Verdière, 1825, t. III, p. 404-456). C'est l'extension de son article dans l'Encyclopédie.
[...]

    Une intrigue nette et facile à nouer et à dénouer ; des caractères simples ; des incidents qui naissent d'eux-mêmes : des tableaux variés ; des passions douces, quelquefois violentes, mais dont l'accès est passager ; un intérêt vif et touchant, mais qui par intervalles laisse respirer l'ame : tels sont les sujets de Quinault.
    La passion qu'il a préférée est de toutes la plus féconde en images et en sentiments ; celle où se succèdent avec le plus de naturel toutes les nuances de la poésie, et qui réunit le plus de tableaux riants et sombres tour à tour. (p. 409-410)
[...]

    Quinault, en formant le projet de réunir tous les moyens d'enchanter les yeux et l'oreille, sentit donc bien qu'il devait prendre ses sujets dans le système de la fable ou dans celui de la magie. Par là il rendit son théâtre fécond en prodiges ; il se facilita le passage de la terre aux cieux, des cieux aux enfers ; se soumit la nature, s'empara de la fiction, ouvrit à la tragédie la carrière de l'épopée, et réunit les avantages de l'un et de l'autre poèmes en un seul.
    Du reste, pour juger du genre qu'a pris notre poète, il ne faut pas se borner à ce qu'il a fait : aucun des arts qui devaient le seconder n'était au même degré que le sien ; il a été obligé de remplir souvent, avec de froids épisodes, un temps qu'il eût mieux employé s'il avait eu plus de secours. Il ne faut pas même le juger tel que nous le voyons au théâtre ; et sans parler de la musique, il serait ridicule de borner l'idée qu'on doit avoir du spectacle de Persée et de Phaéton, à ce qu'on peut exécuter dans un espace aussi étroit avec aussi peu de moyens. Mais qu'on suppose la musique, la danse, la décoration, les machines, le talent des acteurs, soit pour le chant, soit pour l'action, au même degré que la partie essentielle des poèmes d’Atys, de Thésée, ou d'Armide ; on aura l'idée de ce spectacle tel que l'avait conçu le génie de l'inventeur. La théorie de ce système sera peut-être encore plus sensiblement énoncée dans les vers que voici :
Le chant lui-même est fabuleux, magique,
Que tout soit donc magique et fabuleux,
Avec le chant tantôt sombre et tragique,
Tantôt serein, tendre et voluptueux.
Si vous voulez entendre Cornélie,
César, Brutus, Orosmane, ou Néron,
Le vieil Horace, ou la fière Emilie ;
C'est au théâtre où florissait Clairon
Qu'il faut aller. Vous cherchez la nature ;
Là tout est vrai dans sa noble peinture.
Mais attirés par de plus doux accents,
Aimez-vous mieux, dans une heureuse ivresse,
De tous les arts jouir par tous les sens ?
De l’opera la muse enchanteresse
Va vous causer ces songes ravissants.
L'illusion est son brillant empire :
Là tout s'exalte et se met au niveau.
N'êtes-vous pas dans un monde nouveau ?
Faites-vous donc à l'air qu'on respire.
Ainsi Quinault, que l'on attaque en vain,
L'avait conçu, ce spectacle divin.
Tout est fictif, dans son hardi système,
Hormis le cœur, qui sans cesse est le même.
Ah ! plût au ciel, qu'il revînt ce Quinault,
Avec sa plume élégante et flexible,
Plier au chant le langage sensible
D'Atys, d'Églé, d'Armide et de Renaud !
Qui chantera l'amour tendre et timide,
Si ce n'est pas Atys et Sangaride?
Qui chantera l'amour fier et jaloux
Mieux que Roland et Médée en courroux ?
Qui chantera, si ce n'est pas Armide?
    Ce n'est pourtant pas encore là le dernier degré de beauté où notre opéra peut atteindre. Du temps de Lulli, la musique ne connaissait pas bien ses forces ; et ce langage passionné, ces accents déchirants, ces traits si énergiques de mélodie et d'harmonie, que Pergolèse, Leo, Galuppi et leurs dignes émules, ont inventés depuis un demi-siècle, Lulli n'en avait point l'idée. Soit donc qu'en essayant les moyens de Lulli, Quinault se fût accommodé à la faiblesse de son art ; soit qu'ayant lui-même plus de douceur, de grâce et de mollesse dans le génie et dans le style, que de vigueur et d'énergie, il eût suivi son propre naturel, il est certain qu'il n'a poussé aucune des passions jusqu'au degré de chaleur dont elles étaient susceptibles. Quinault n'est pas assez tragique : Metastase l'est davantage, mais dans quelques moments, et ces moments sont rares. C'est de Racine et de Voltaire qu'il faut apprendre à l'être, même dans l’opéra ; et sans le dépouiller de sa magnificence, sans lui ôter aucun de ses charmes, il est possible d'y répandre le feu des passions à son plus haut degré. (p. 421-423)
[...]

    On a voulu tourner en ridicule l'allégorie de la Haine dans l’opéra d’Armide ; et après en avoir fait un détail burlesque, on a dit: « Voilà le tableau de Quinault ».
    Une parodie n'est pas une critique, comme une injure n'est pas une raison. Jamais allégorie, je le répète, ne fut plus juste, ni plus ingénieuse. Elle est d'autant plus belle, qu'en laissant d'un côté à la vérité simple tout ce qu'elle a de pathétique, de l'autre elle se saisit d'une idée abstraite qui nous serait échappée, et dont elle fait un tableau frappant. Je vais tâcher de me faire entendre. Armide aime Renaud et désire de le haïr ; ainsi. dans l’ame d'Armide, l'amour est en réalité, et la haine n'est qu'en idée. On ne parle point le langage d'une passion que l'on ne sent pas. Le poète ne pouvait donc, au naturel, exprimer vivement que l'amour d'Armide. Comment s'y est-il pris pour rendre sensible, actif et théâtral le sentiment qu'Armide n'a pas dans le cœur ? Il en fait un personnage : et quel développement eût jamais eu le relief de ce tableau, la chaleur et la véhémence de ce dialogue ?
LA HAINE.
Sors , sors du sein d'Armide; Amour, brise ta chaîne.
ARMIDE.
Arrête, arrête, affreuse Haine. [III, 4, v. 410-411]
    Est-ce là mettre l'allégorie à la place de la passion ? Nullement. Je suppose qu'au lieu du tableau que je viens de rappeler, on vît sur le théâtre Armide endormie, et l'Amour et la Haine personnifiés, se disputant son cœur : ce combat purement allégorique serait froid. Mais la fiction de Quinault ne prend rien sur la nature : la passion qui possède Armide est exprimée dans sa vérité toute simple ; et le poète ne fait que lui opposer, au moyen de l'allégorie, la passion que Armide n'a pas. Plus on réfléchit sur la beauté de cette fable, plus on y trouve de génie et de goût. Le moyen de la rendre grotesque et ridicule serait de faire tirailler Armide par la Haine et par les Démons.
    A l'égard de la vraisemblance, la Haine est un personnage réalisé par le système de la mythologie, comme l'Envie, la Vengeance, le Désespoir, etc. Dans le système de la féerie, c'est un démon, c'est l'un des esprits infernaux auxquels le magicien commande. Le système une fois reçu, ce personnage a donc sa vraisemblance, comme celui d'Armide et comme celui de Pluton. (p. 429-431)

   Il me reste à examiner quel est le style qui convient au poème lyrique ; et je n'hésite point à dire que, pour le simple récitatif, Quinault est le modèle de l'élégance, de la grâce, de la facilité , quelquefois même de la splendeur et de la majesté que la scène demande. Le moyen, par exemple, de ne pas déclamer avec de doux accents ces vers de l’opéra d'Isis ? C'est Hiérax qui se plaint d'Io :
Depuis qu'une nymphe inconstante
A trahi mon amour et m'a manqué de foi,
Ces lieux, jadis si beaux, n'ont plus rien qui m'enchante :
Ce que j'aime a changé ; tout a changé pour moi.
L'inconstante n'a plus l'empressement extrême
De cet amour naissant qui répondait au mien :
Son changement parait en dépit d'elle-même ;
Je ne le connais que trop bien.
Sa bouche quelquefois dit encor qu'elle m'aime ;
Mais son cœur ni ses yeux ne m'en disent plus rien....
Ce fut dans ces vallons où, par mille détours,
Inachus prend plaisir à prolonger son cours,
Ce fut sur son charmant rivage
Que sa fille volage
Me promit de m'aimer toujours.
Le zéphir fut témoin, l'onde fut attentive,
Quand la nymphe jura de ne changer jamais ;
Mais le zéphir léger et l'onde fugitive
Ont enfin emporté les serments qu'elle a faits. [I, 2, v. 25-28, 38-43, 48-55]
    Et en parlant à la nymphe elle-même, écoutez comme ses paroles semblent solliciter une déclamation touchante !
Vous juriez autrefois que cette onde rebelle
Se ferait vers sa source une route nouvelle,
Plutôt qu'on ne verrait votre cœur dégagé :
Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine;
C'est le même penchant qui toujours les entraîne;
Leur cours ne change point, et vous avez changé.
IO.
Non , je vous aime encor.
HIÉRAX.
Quelle froideur extrême !
Inconstante! est-ce ainsi qu'on doit dire qu'on aime ?
IO.
C'est à tort que vous m'accusez :
Vous avez vu toujours vos rivaux méprisés.
HIÉRAX.
Le mal de mes rivaux n'égale point ma peine :
La douce illusion d'une espérance vaine
Ne les fait point tomber du faite du bonheur;
Aucun d'eux , comme moi, n'a perdu votre cœur. [I, 3, v. 72-89]
    On voit encore un exemple plus sensible de l'aisance et du naturel du dialogue lyrique, dans la scène de Cadmus :
Je vais partir, belle Hermione. [II, 4]
    Mais un modèle parfait dans ce genre est la scène du cinquième acte d’Armide.
Armide, vous m'allez quitter ! etc.
RENAUD.
D'une vaine terreur pouvez-vous être atteinte,
Vous qui faites trembler le ténébreux séjour ?
ARMIDE.
Vous m'apprenez à connaître l'amour ;
L'amour m'apprend à connaître la crainte.
Vous brûliez pour la gloire avant que de m'aimer ;
Vous la cherchiez partout d'une ardeur sans égale.
La gloire est une rivale Qui doit toujours m'alarmcr.
RENAUD.
Que j'étais insensé de croire
Qu'un vain laurier, donné par la victoire,
De tous les biens fût le plus précieux !
Tout l'éclat dont brille la gloire,
Vaut-il un regard de vos yeux ? [V, 1, v. 589, 603-615]
    C'est en étudiant l'art dans ces modèles, qu'on sentira, ce que je ne puis définir, le tour élégant et facile, la précision, l'aisance, le naturel, la clarté d'un style arrondi, cadencé, mélodieux, tel enfin qu'il semble que le poète ait lui-même écrit en chantant. Mais ce n'est pas seulement dans les choses tendres et voluptueuses que son vers est doux et harmonieux ; il sait réunir, quand il le faut, l'élégance avec l'énergie, et même avec la sublimité. Prenons pour exemple le début de Pluton dans l’opéra de Proserpine :
Les efforts d'un géant qu'on croyait accablé,
Ont fait encor frémir le ciel, la terre et l'onde.
Mon empire s'en est troublé ;
Jusqu'au centre du monde
Mon trône en a tremblé.
L'affreux Typhée, avec sa vaine rage,
Trébuche enfin dans des gouffres sans fonds.
L'éclat du jour ne s'ouvre aucun passage
Pour pénétrer les royaumes profonds
Qui me sont échus en partage.
Le ciel ne craindra plus que ses fiers ennemis
Se relèvent jamais de leur chute mortelle ;
Et du monde ébranlé par leur fureur rebelle.
Les fondements sont affermis. [II, 6, v. 359-372]
Il était impossible, je crois, d'imaginer un plus digne intérêt pour amener Pluton sur la terre, et de l'exprimer en de plus beaux vers.
    Si l'amour est la passion favorite de Quinault, ce n'est pas la seule qu'il ait exprimée en vers lyriques, c'est-à-dire en vers pleins d'ame et de mouvement. Ecoutez Cérès au désespoir après avoir perdu sa fille, et, la flamme à la main, embrasant les moissons :
J'ai fait le bien de tous. Ma fille est innocente,
Et pour toucher les dieux mes voeux sont impuissants :
J'entendrai sans pitié les cris des innocents.
Que tout se ressente
De la fureur que je sens. [III, 8, v. 649-653]
    Ecoutez Méduse dans l’opéra de Persée :
Pallas, la barbare Pallas
Fut jalouse de mes appas,
Et me rendit affreuse autant que j'étais belle;
Mais l'excès étonnant de la difformité
Dont me punit sa cruauté,
Fera connaître, en dépit d'elle,
Quel fut l'excès de ma beauté.
Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle.
Ma tête est fière encor d'avoir pour ornement
Des serpents dont le sifflement
Excite une frayeur mortelle.
Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux ;
Tout se change en rocher à mon aspect horrible.
Les traits que Jupiter lance du haut des cieux,
N'ont rien de si terrible
Qu'un regard de mes yeux.
Les plus grands dieux du ciel, de la terre et de l'onde,
Du soin de se venger se reposent sur moi.
Si je perds la douceur d'être l'amour du monde,
J'ai le plaisir nouveau d'en devenir l'effroi. [III, 1, v. 445-464]
    Boileau avait-il lu ces vers? lorsqu'en se moquant d'un genre dans lequel il s'efforça inutilement lui-même de réussir, il disait des opéra de Quinault :
Et jusqu'à Je vous hais, tout s'y dit tendrement.
Avait-il lu le cinquième acte d'Atys ?
Quoi ! Sangaride est morte !  Atys est son bourreau !
Quelle vengeance, ô dieux ! quel supplice nouveau !
Quelles horreurs sont comparables
Aux horreurs que je sens !
Dieux cruels, dieux impitoyables,
N'ètes-vous tout-puissants,
Que pour faire des misérables ? [V, 4, v. 961-967]
Quelle force ! quelle harmonie ! quelle incroyable facilité ! Personne n'a croisé les vers et arrondi la période poétique avec tant d'intelligence et de goût ; et celui qui sera insensible a ce mérite, ou n'aura point d'oreille, ou n'aura pas la première idée de la difficulté de l'art de bien écrire en vers.
    Dans les vers lyriques destinés au récitatif libre et simple, on doit éviter le double excès d'un style ou trop diffus ou trop concis ; et c'est ce que l'oreille de Quinault a senti avec une extrême justesse. Les vers dont le style est diffus sont lents, pénibles à chanter, et d'une expression monotone ; les vers d'un style coupé par des repos fréquents, obligent le musicien a briser de même son style. Cela est réservé au tumulte des passions, et par conséquent au récitatif obligé : car alors la chaîne des idées est rompue, et à chaque instant il s'élève dans l'ame un mouvement subit et nouveau.
    Pour cette partie de la scène où règne une passion tumultueuse et violente, comme dans les rôles d'Armide, de Céres, de Médée, et surtout dans celui d'Atys, Métastase est encore un modèle supérieur à Quinault lui-même. Mais dans le simple récitatif, le style de Métastase me semble trop concis, et moins susceptible de belles modulations, que le style nombreux et développé de Quinault. (p. 434-440)
[...]

Mais les amants qui viendront s'enivrer à la fontaine de l'amour formeront par leurs danses un contraste agréable avec la douleur d'Angélique. Quinault, par un trait de sentiment, donne la leçon aux poètes, lorsque Renaud dit aux Plaisirs qui viennent le distraire de ses ennuis :
Allez, éloignez-vous de moi,
Doux Plaisirs, attendez qu'Armide vous ramène. [V, 2, v. 662-663]
   Ce créateur de la scène lyrique est encore celui qui a le mieux connu l'art d'amener les fêtes. La pastorale de Roland fut son chef-d'œuvre dans ce genre ; et lorsque je remis au théâtre cet opéra charmant, j'eus grand soin de la conserver : mais à la dernière répétition, une troupe de gens ameutés pour faire tomber cet essai de la musique italienne, cherchant dans le poème quelque endroit à reprendre, s'avisèrent de trouver ridicule la scène de la pastorale, et firent tant par leurs clameurs, que les directeurs effrayés vinrent me conjurer d'en retrancher ces vers de situation que les cabaleurs attaquaient.
CORIDON.
Quand le festin fut prêt, il fallut les chercher.
BÉLISE.
Ils étaient enchantés dans ces belles retraites.
CORIDON.
On eut peine à les arracher
De ce lieu charmant où vous êtes.
ROLAND.
Où suis-je ? juste ciel ! où suis-je, malheureux ! [IV, 4, v. 851-855]
Je résistai long-temps, comme on peut croire ; mais il fallut céder, pour ne pas entendre huer le lendemain ce qui avait fait les plaisirs de la cour de Louis XIV et l'admiration de Voltaire. Je me permets ce petit détail, non-seulement pour me disculper de cette indigne mutilation, mais pour faire voir de quels juges les arts ont quelquefois le malheur de dépendre. (p. 454-455)
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