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La Lanterne magique

Paru en 1793 (Chez les Marchands de Nouveautés), La Lanterne magique ou chronique scandaleuse des spectacles de Paris propose un "Petit Almanach des grands spectacles de Paris. Les auteurs passent en revue le personnel de l'Opéra (chanteurs, instrumentistes, danseurs) avant d'en venir aux "auteurs de paroles". Pour ce faire, les auteurs rapportent "une pièce de vers, qui nous est parvenue de l’autre monde, non sans peine", signé François Rabelais, "secrétaire perpétuel de l’Assemblée des beaux esprits des Champs-Elisées". Cette plainte de Quinault se trouve p. 40-44.

Cessez, cessez de vous plaindre.

Vous ne connaissez pas quel est mon triste sort.
Devais-je encore après ma mort
Avoir des critiques à craindre ?
De l’injuste Boileau j’éprouvai le courroux.
De mes succès il était trop jaloux ;
Il m’en a fait ici l’aveu lui-même.
Je ne me plaignais point de sa rigueur extrême.
J’avais par mon travail, avec célébrité
Rempli mes vœux et ma carrière.
Et je laissai le soin à la postérité
De me venger de sa critique amère.
O ciel ! à quel outrage étais-je réservé !
Par Beaumarchais l’honneur m’est enlevé.
Un chef-d’œuvre nouveau (1) qu’il produit sur la scène,
Me plonge à jamais dans l’oubli,
Et je suis avili
Aux yeux de Melpomène.
Ce n’est pas tout encor ; le nombre est infini
Des écrivains fameux dont je suis poursuivi.
St. Marc, Dubreuil, Leboeuf, Laujon, Gersain, Sedaine,
Moline, Duplessis, Dériaux, Desfontaine
[sic],
Santerre, Sauvigny, Lireux, Favart, Rochun,
St.-Vivier, Lemonnier, Morel, et Chabanon
;
Chacun d’eux par le son de sa touchante lyre,
Du théâtre à jamais mes vers a fait proscrire.
Je ne suis qu’un poëte énervé, langoureux,
Monotone, froid, ennuyeux.
L’un en me déchirant avec un soin perfide
Corrige mon Roland (2), l’autre refait Armide (3) ;
Atis
(4) n’est plus le même ; Amadis (5) est changé.
Enfin de toute part je me vois outragé ;
Et si pour moi quelqu’un encore se déclare,
Ou [sic pour « on »] appelle son goût singulier et bizarre,
On le croit dépourvu de sens et de raison,
Et même on lui défend de prononcer mon nom.
Ces injures sont bien différentes des autres :
Vous triomphez encor par vos travaux,
Et les succès des poëtes nouveaux
Ne pourront jamais nuire aux vôtres.
Mais moi, je suis tout-à-fait oublié ;
Je deviens étranger dans ma propre patrie,
Et vous verrez qu’un jour je serai par pitié
Placé dans quelque librairie
Auprès de Pradon et Cottin.
N’ai-je donc pas raison d’être chagrin ?
A quoi me sert cette seconde vie ?
A subir les coups du destin.
Le malheur sera donc toujours notre partage ?
Il me poursuit même en ces lieux.
Je me flattais pourtant de trouver mieux ;
Il faut douter de tout : c’était l’avis d’un sage.

Notes des auteurs :

(1) On devine aisément que c’est Tarare.
(2) M. Marmontel a remis Roland en 3 actes.
(3) Nous ignorons, malgré toutes nos recherches, le nom de l’auteur modeste qui s’est présenté il y a quelques années au comité de l’opéra pour faire lecture d’une nouvelle Armide.
(4) Remis en trois actes par M. Marmontel.
(5) Remis en trois actes par M. St.-Vivier.
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