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Journal de Paris 1777

Le Journal de Paris fut fondé en janvier 1777 par Corancez, un ami de Gluck. Il prend parti pour ce dernier dans la Querelle des Gluckistes et des Piccinistes. Le livret d'Armide, mis en musique par Gluck en septembre 1777 avec à peine quelques retouches, fut au centre de la querelle.


7 SEPTEMBRE 1777
    Lorsque le célèbre Chevalier Gluck s'est proposé de mettre en Musique le Poème d’Armide, tel qu'il parut en 1686, il a pu dire comme Armide elle-même :
Je n'ai tenté jamais rien de plus difficile.
    En effet, comment atteindra-t-il cet ensemble harmonique, cette unité de ton, le principe, le secret, le charme de tous les Arts ? Cet ensemble, cette unité ne se trouvent point dans le Poëme de Quinault, auquel on donne mal-à-propos le nom de Tragédie.
Ne pourroit-on pas entrevoir ici les raisons du dégoût de Despréaux ponr le nouveau genre de l'Opéra ? Íl reconnut, comme nous, dans Armide, des morceaux d'une poésie charmante, des mouvemens tragiques très-prononcés & très-intéressans, mais il les vit jettés par intervalles á travers un Dialogue de Suivantes, de Coriphées, de Paysannes, de personnages secondaires qui occupent un Acte entier, & le Législateur un peu austère du Parnasse ne.put, fans renoncer à ses grands principes & à la délicate de de son goût, estimer sans réserve un mélange bizarre & alternatif du langage sublime & du jargon érotique. Lorsqu'il fallut qu'il essuyât les longueurs des lieux communs de la tendresse , l'effet des beautés vraies du Poëme disparut sans doute devant son goût sévère & juste, comme Lucinde & Mélisse s'évanouïssent au tact du sceptre d'or confié au Chevalier Danois.
    Du temps de Boileau, le genre amphibie de l'Opéra François étoit une nouveauté dont le bon goût poivoit vouloir arrêter les progrès. Quelques Poëtes Italiens, qui, les premiers avoient osé mélanger tous les tons, nous faisoient adopter leurs licences à cet égard, & l'admirateur d’Homere & de Virgile avoit droit d'en être allarmé ; mais s'il voyoit aujourd'hui cet établissement qu'il redoutoit, bien constaté & devenu presque nécessaire dans l’ordre de nos amusemens, ne doutons point qu'il ne nous proposât lui-même Quinault pour modèle, & qu'il ne convînt que ses successeurs dans le même genre sont restés bien au-dessous de lui. L'Opéra est pour notre Nation une sorte de création à part, à laquelle on accorde de grands privilèges, dont elle a droit de jouir, à l'abus & à l'ennui près.
    J'ignore de quelle manière M. le Chevalier Gluck se sera prêté à des différences de tons & de situations aussi marquées qu'elles le sont dans l'Opéra d’Armide ; ces différences doivent devenir plus sensibles avec lui qu'avec Lully qui n'ayant, pour ainsi dire, qu'effleuré les grands mouvemens des morceaux pathétiques, restoit peu loin des chants simples, agréables, galans & voluptueux que demandoient les autres parties du Poëme ; au lieu que M. Gluck qui probablement nous fera frémir dans le fameux Monologue, Enfin il est en ma puissance, dans le tableau de la haine, dans les fureurs qui terminent l'action, aura bien plus de chemin à faire pour passer aux chansonnettes des chœurs des bergères de la Scène cinq du second Acte, & des habitans champêtres de l'Isle enchantée. Ce qui ne rassure, c'est le génie vaste du Compositeur; c'est ce talent qu'il a de donner à tous les objets leur couleur propre : il sera toujours vrai ; fidèle à son Poëte, il ne le fera pas moins à la nature dont il tire toutes ses inspirations ; & voilà ce que les François, qui désiroient voir leur Pocte Lyrique favori replacé fur le Théâtre dont il est le fondateur, peuvent raisonnablement attendre de l'homme de génie qui s'est prêté à leurs désirs.

24 SEPTEMBRE 1777
    On a donné hier la première représentation de l’Armide de Quinault, mise en musique par M. le Chevalier Gluck. Cette représentation a parfaitement répcndu aux idées que le Public a conçues du génie de l'Auteur.
   Si, comme on l'a observé souvent, les meilleurs ouvrages dramatiques n'ont obtenu que lentement le degré d'estime qu'ils méritoient, cela doit arriver aux compositions de M. Gluck, où toutes les parties étant enchaînées & subordonnées l'une à l'autre avec un art aussi nouveau qu'étonnant, les plus grandes beautés doivent naître de cet accord, aussi difficile à saisir par le Public que par les Acteurs & l'Orchestre dans les premières représentations.
   Quand'on examine le Poëme d'Armide, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou la hardiesse avec laquelle M. Gluck a conçu le plan de son Drame, ou l'art avec lequel il l’a exécuté. On voit qu'il ne s'est dissimulé aucune des difficultés de son entreprise & qu'il les a toutes surmontées. Né pour exprimer surtout ce que la Tragédie a de plus sublime & de plus touchant, îl a bien vu qu’Armìde ne pouvoit lui offrir les grands effets pathétiques de l’Iphìgénie & de l’Alceste ; parce qu'à l'exccption du cinquième Acte l'intérèt y étoit trop divisé, trop lent, trop affoibli par le merveilleux ; mais il a senti en même tems qu'il pouvoit sauver ce défaut par la richesse des détails, la variété des nuances & la rapidité de la marche.
   Les progrès de la Musique ont dû amener des changemens dans la forme du Drame lyrique. La coupe des Poëmes de Quìnault n'est pas la plus favorablc aux procédés de la Musique dramatique ; M. Gluck auroit pu éluder une partie des difficultés en supprimant d’Armide plusieurs détails languissans ou disparates, comme on l'a fait aux dernières remises de l'Opéra de Lulli. Il a voulu conserver dans son entier ce chef-d'œuvre de notre Théâtre lyrique, & a jugé qu'il y avoit dans son art des ressources suffisantes non-seulement pour en rendre les beautés admirables, mais encore pour en couvrir ou même en embellir les défauts. Le tems nous apprendra jusqu'à quel point il a réussi dans cette tentative, qui mérite du moins la reconnoissance des Admirateurs de Quìnault.
[...]

12 OCTOBRE 1777
LETTRE de M. le Chevalier GLUCK à M. DE LA HARPE
[…]
   À l’égard d’Armide, je me garderai bien de laisser le Poëme tel qu’il est, car, comme vous l’observez judicieusement, les Opéra de Quinault, quoique pleins de beautés, sont coupés d’une maniere très-peu favorable à la musique; ce sont de fort beaux Poëmes, mais de très-mauvais Opéra : dussent-ils donc devenir de très-mauvais Poëmes, comme il n’est question que d’en faire de fort beaux Opéra à votre manière, je vous supplierai de me procurer la connoisance de quelques Versificateur qui remette Armide sur le métier & qui ménage deux airs dans chaque Scène. Nous limiterons ensemble la quantité & la mesure des vers ; pourvu que la nombre des syllabes soit complet, je ne m’embarrasserai pas du reste […].
Gluck répond à une lettre de La Harpe parue dans le Journal de Politique et de Littérature le 5 octobre. Le passage en italique, jusqu'à "la musique", est une citation de la lettre ; le reste résume un passage d'un paragraphe juste avant la fin de la lettre, "Vous êtes revenu à Armide qui est un fort beau Poëme, & un mauvais Opéra, pour établir le règne de votre Mélopée, soutenue de vos Chœurs & de votre Orchestre". La réponse de Gluck est pleine d'ironie.
Voir la page La Harpe pour de plus amples extraits de sa lettre et de ses autres ouvrages.
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