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Irailh

   C’est un de ceux que notre satyrique a le plus maltraités, & qui méritoit le moins de l’être. Il est aussi supérieur dans son genre que Despréaux dans le sien. Les opéra d’Armide & d’Atys ont élevé le père de notre théâtre lyrique au niveau de ses plus illustres contemporains. Quelle distance immense de lui à tous ceux qui ont voulu courir la carrière qu’il s’est ouverte ! carrière d’autant plus difficile qu’elle semble plus aisée. Plusieurs personnes ont excellé dans chaque genre ; mais il n’y a qu’un Quinault pour les opéra. La scène lyrique est dans la plus grande disette. Nous sommes réduits à regretter les Pellegrin, les Danchet, & surtout les La Motte. Du vivant de Quinault, on disoit qu’il devoit toute sa réputation à Lulli. Cependant le musicien est peu goûté de nos jours, & le poëte se fera toujours lire. L’union, qui règnoit entre l’un & l’autre, a contribué surtout à la perfection de leurs ouvrages. Ceux qui font la musique ou les paroles des opéra devroient, par cette seule considération, être toujours unis (*).
    Rendons pourtant justice à l’auteur immortel de l’Art poëtique. Ce qui l’aigrit contre Quinaut, ce ne fut pas tant ses opéra que ses tragédies. Dans le temps que parut l’Astrate, ils étoient jeunes tous deux & rivaux, quoiqu’ils allassent à la gloire par des voies différentes. Boileau ne put souffrir qu’on mît dans la même balance Astrate, Stratonice, Amalazonte, Pausanias, & les tragédies de Racine. Il décria celles de Quinault, le représenta comme un versificateur doucereux & détestable, plus occupé de la rime que de la raison.
    Quinault en eut un chagrin mortel. Né foible & timide, il eut recours aux loix : il crut trouver en elles un frein à la satyre. Il exigea des magistrats qu’ils fissent ôter son nom de celles qui faisoient tant de bruit ; mais ses démarches furent inutiles. Son ennemi l’en insulta plus cruellement, & lui dit dans une épigramme : Tourmente-toi moins
[Cotin], Pour faire ôter ton nom de mes ouvrages,
Si tu veux du public éviter les outrages,
Fais effacer ton nom de tes propres écrits 1.
    Cette persécution violente contre Quinault & la douceur naturelle de son caractère, qui ressembloit à celle de ses vers, furent cause qu’il abandonna la tragédie pour l’opéra. C’est à ces tracasseries que nous devons Alceste, Thésée, Atys, Phaeton, Armide ; ouvrages bien supérieurs à tout ce que l’Italie avoit produit dans le même genre. On les lit encore avec plaisir. On en sçait par cœur des scènes entières. Ces chefs-d’œuvre, qui firent les délices de la nation, le réconcilièrent avec elle & avec Despréaux : car cet excellent maître, en matière de goût, fut toujours le premier à revenir de ses idées, quand il s’apperçut qu’elles n’étoient pas justes. Ces deux auteurs furent liés par la suite, & se voyoient souvent. Quinault mettoit à profit cette liaison pour perfectionner ses ouvrages : il consultoit Despréaux, toutes les fois qu’il lui rendoit visite ; aussi Despréaux disoit-il de son nouvel ami : Il ne vient que pour me parler de ses vers, & il ne me parle jamais des miens.
    Quinault est mort en 1688, se repentant d’avoir fait des opéra. Les larmes délicieuses qu’il fit répandre, lui coûtèrent des larmes de douleur & bien édifiantes. Il étoit fils d’un boulanger de Paris. Ce fut une fortune pour lui d’être d’abord avocat, ensuite d’épouser la veuve d’un de ses cliens, fort riche. Ce mariage le mit en état d’acheter une charge d’auditeur des comptes.

(*) A la répétition d’un opera, on a vu notre plus grand poëte et notre plus grand musicien, préts de se brouiller pour le mot de stix qui se trouvoit dans le poëme. Le musicien soutenoit que ce mot rendroit ridicule l’air le plus beau ; & le poëte assuroit le contraire, disoit que tous les mots pouvoient se chanter aussi bien qu’entrer dans les vers. On a mis depuis, par dérision, un privilège du roi en musique.

Irailh, Simon-Augustin, Querelles littéraires, ou Mémoires pour servir à l'histoire des révolutions de la république des lettres, depuis Homère jusqu'à nos jours, Paris, Durand, 1761, article Quinault,  t. I, p. 323-326

1. Irailh, qui omet "Cotin" au début du premier de ces vers, se fie aux commentaires de Brossette sur les oeuvres de Boileau, « Cette épigramme avoit originairemet été faite contre Quinaut, parce qu’il avoit imploré l’autorité du roi, pour faire ôter son nom des satires de l’auteur. Mais ses sollicitations n’ayant rien produit, il rechercha l’amitié de Boileau, qui mit ici Cotin à la place de Quinaut. ». Ce témoignage est mis en doute par Charles-H.. Boudhors dans son édition des odes et poésies de Boileau, surtout parce qu'on ne connaît aucune édition de cette épigramme où il figure le nom de Quinault.
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