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Dialogue anonyme

Ce manuscrit fait partie du manuscrit 6544 de la Bibliothèque de l'Arsenal, f. 51r-58r. Il provient des papiers de Jean Nicolas de Tralage, donnés à la Bibliothèque Saint-Victor en 1698 (Henry Martin, Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque de l’Arsenal, Paris, Plon, 1899, t. VIII, p. 477) ou 1699 (catalogue BnF) et entrés à la Bibliothèque Nationale en 1795, lors des confiscations révolutionnaires. On peut le dater, provisoirement, de la fin du 17e siècle, entre la mort de Quinault en novembre 1688 et la donation de Tralage  Il est vrai que, comme le dit Martin, au moment de las reliure « on ne reconnut pas toujours ce qui était de Tralage et ce qui lui était étranger ; aussi trouve-t-on dans ces recueils des pièces qui n’ont aucun droit d’y figurer », mais l’écriture du manuscrit semble être du 17e siècle.

Dans ses Notes et documents sur l'histoire des théâtres de Paris au 18e sìecle. Extraits mis en ordre et publiés d'apres le manuscrit original [...], avec une notice sur le recueil du sieur du Tralage (Paris, Librairie des Bibliophiles, 1880), le bibliophile Jacob appelle ce dialogue un brouillon de la première partie d'un dialogue dont il publie une description, le "Projet d'un Dialogue critique sur la Comédie, aux Champs Elysées" (p. 46-50). Au début de ce projet, "Perrin se plaint de ce qu'on a négligé son opéra de Pomone", mais Quinault et Lully lui "montrent que son ouvrage ne vaut rien". Après les plaintes de Virgile de ce que Perrin lui "a estropié son Enéide", on rencontre Eraste, qui n'aime que les pieces déclamées", et Dorante, qui soutient l'opéra "et ne goûte que la musique, les danses, etc.".

Les six premiers chants de la traduction de l'Énéide par Pierre Perrin parurent en 1648 et les six derniers dix ans plus tard ; une seconde édition vit le jour en 1664.

On trouvera en suivant le lien suivant quelques commentaires sur ce texte fascinant.


/f. 51r/
Nombre 75
Dialogue
Pluton. Je suis bien ayse, Quinault et Lully, de vous voir tous deux dans mon Empire. Il y avoit long temps que Mercure et quelques ombres qui sont venus dans ces lieux m’avoyent parlé de votre Merite. L’on estime plus que jamais les vers des opera de Quinault, et j’apprens que la Musique de Lully n’en a point de semblable, et que les François tous habiles et industrieux qu’ils sont n’ont encore pu trouver personne qui leur put faire entendre des airs de la beauté des vostres.
[marge gauche : Quinault mourut l’an 1688]
Quinault. Je n’ai que des remercimens a faire a Pluton de ce qu’il veut me placer dans les Champs Elysees avec les plus fameux poetes dramatiques Anciens de Modernes. J’aurai le plaisir de joüir de leur agreable entretien. Il n’y a plus d’envieux dans cet heureux sejour, l’on y estime ou l’on y blame les ouvrages avec justice et sans prevention, et ce qui me comble de joye, c’est que ces plaisirs ne finiront jamais.
[marge gauche : Lully mourut l’an 1687]
Lully. J’aurois aussi bien des choses a dire pour marquer ma reconnoissance envers le puissant dieu de ces bas Lieux, mais a vous parler franchement je scai peu faire des compliments. Si Quinault en veut dresser un en vers je m’offre de le mettre en musique, et j’assure que Pluton en sera content.
/f. 51v/
Pluton. Vous pouvez me rendre service l’un et l’autre. Vous scavez que lorsque j’eus enlevé la charmante Proserpine, sa Mere Ceres obtint de Jupiter qu’elle passeroit six Mois de l’année avec elle et les autres six Mois avec moy. Nous observons cela avec beaucoup de regularité, car les arrests des dieux sont irrevocables. Cette belle deesse revint hier de chez sa Mere, et pour lui marquer la joye que j’en ai je voudrois lui donner quelque divertissement qui lui plut, et en meme temps qui l’interesse. J’ai appris de Mercure qui scait ce qui se passe dans les Cieux, sur la Terre, et dans mon Empire, que vous aviez fait un Opera du Ravissement de Proserpine, la
[marge droite : en 1680]
premiere fois qu’il fut representé, Mercure fit sa cour a Proserpine en lui apportant le Livre des paroles. Elle quitta tout pour le lire avec empressement, elle en fut tres contente et moi aussi. De ce temps la elle auroit voulu connoitre Quinault, mais les Parques qu’elle envoya consulter la dessus lui apprirent qu’il lui restoit encore quelques ans a estre sur la terre, et qu’il y feroit de nouveaux ouvrages qui augmenteroient la gloire qu’il s’etoit déjà aquise. Quelque temps apres Mercure nous apporta ces memes vers notez. C’est la que nous connumes ce que scavoit faire
/f. 52r/
Lully. Aussi tost Proserpine envoya chercher Orphée, Amphion, et tous ceux qu’il y avoit dans les Champs Elysees qui avoient autrefois esté fameux pour bien toucher les instrumens et qui avoient de belles voix. Chacun se prepara, et dans peu de jours se rendit dans mon Palais. Tous les poetes Anciens et Modernes qui voulurent s’y trouver y furent bien receus. Ceux meme qui avoient esté de vos operas voulurent voir si l’on pouvoit bien executer les Opera de Lully sans lui-même, quoique ceci ne fut qu’une repetition generale ou il n’y avoit ni habits de Theatre ni decorations. Tous ceux qui n’avoient point vu cet Opera au Palais Royal de Paris en furent tres contents, mais ceux qui l’avoient vu representer devant le Grand
[marge gauche: 1680]
Roy de France a Saint Germain nous assurerent qu’il falloit la presence de Lully pour conduire toutes choses et qu’il estoit l’ame d’un si grand corps. Il a donc fallu attendre jusqu’à present que l’un et l’autre fut arrivé dans ces Lieux suivant l’ordre du Destin ; mais voici Proserpine qui vient avec ses compagnes.
Proserpine. L’on vient de m’avertir que l’illustre Quinault est enfin arrivé.
Pluton. Vous voyez son ami Lulli avec lui. Vous n’etiez pas dans les Champs Elysees lorsqu’il y vint, le tendre amour que vous avez pour Ceres vous retenoit avec elle en Sicile. Maintenant que nous les possedons pour toujours vous pouvez leur
/f. 52v/
ordonner ce qu’il vous plaira. Je suis assuré qu’ils vous obeiront avec plaisir.
Lulli. J’ay appris belle Deesse, que vous souhaitriez voir representer l’Opera de Proserpine, tel qu’il a esté vu en l’autre monde. J’essayerai de vous satisfaire si vous voulez bien me donner des Acteurs et des Actrices.
Pluton. Tu peux choisir tous ceux que tu voudras, tu scais ou demeurent les fameux Musiciens, et les Danseurs, tu trouveras ici d’habiles peintres et des Machinistes, en un mot rien ne se peut manquer puisque tu agis par mon ordre. Tu verras de plus que les gens de ces Lieux sont plus adroits que ceux qui habitent la Terre, tu ne seras point obligé a faire cinquante repetitions d’une meme chose qui fatiguent un homme tel que toi qui veut les choses dans une extreme justesse. Ici il n’y a qu’a ordonner, et a montrer ce que l’on veut qui soit fait. Les corps ont peu de part a ce que l’on execute ici, tout y est presque esprit. Va ne perds point de temps. Songe que tu ne peux mieux faire ta cour qu’en satisfaisant Proserpine ; pour vous Quinault restez ici quelque temps, je vois quelques poetes qui viennent ici avec empressement. Voyons pourquoi ils disputent avec tant de chaleur – Ah je reconnois Virgile.
Quinault. Celui qui l’accompagne est Perrin que j’ai connu dans l’autre monde.
/f. 53r/
Virgile. Et moi je vous soutiens que vous avez gasté mon Eneide par votre mechante traduction en vers françois. Mercure m’apporta hier, l’exemplaire que voila,
[marge gauche : imprimée a Paris chez Loyson 1664 2 vol in 12]
C’est la Seconde Edition reveue et corrigée par l’Auteur comme le titre le porte. Je tombai par malheur sur le commencement du quatrieme Livre. Si je ne me flate point trop, l’on dit que c’est mon chef d’œuvre, et c’est justement en cet endroit que l’on peut remarquer que ce traducteur ne m’entend guere et qu’il ne scait pas meme sa Langue.
Quinault. Vous n’estes pas le premier qui lui ayez reproché cela, c’est ce qui fait que l’on ne recherche plus maintenant sa poesie, ce qui les a rendues fort rares.
Perrin. Je vous prie Mr Quinault de ne vous point meler de nos affaires. Il ne s’agit point ici d’Opera, nous avons autrefois disputé la dessus, vous pretendez que c’est votre fort, car pour le poeme Epique je crois que vous n’y entendez rien et je …
Virgile. Quoi c’est donc la Quinault dont j’ai oui parler tant de fois. Cher Ami que je t’embrasse, j’ai lu avec plaisir tes Opera. J’y ai trouvé de jolies pensées, et la versification aisée m’a …
Pluton. Vous avez tout le temps de vous entretenir la dessus une autre fois.
Virgile. Permettez moy Pluton, je vous prie de me plaindre de ce que Quinault n’est pas venu d’abord visiter ses bons Amis les Poetes.
/f. 53v/
Quinault. Vous n’aurez aucune peine a m’excuser lorsque vous scaurez que je ne suis arrivé dans ces Lieux qu’aujourdui. Lorsque j’etois parmi la foule des Morts, j’appelais Mercure qui me reconnoissant aussitôt me fit entrer dans la Barque de Caron, et avec moy quelques personnes qui me paroissoient estre considerables par la Richesse de leurs habits. On nous conduisit ensuite au Tribunal de Rhadamante. Ce Juge regardant d’un œil severe un de ses justau corps dorez lui demanda son nom et sa profession. Pendant qu’on le deshabilloit comme c’est la coutume, l’autre repondit en tremblant qu’il avoit esté un partisan fameux, et que par ses soins il avoit laissé un bien considerable a ses enfans ; Rhadamante
[marge droite : Voyez le Dialogue de Lucien intitulé le Tyran To 1]
fremit d’horreur en lui voyant le corps tout couvert de taches noires. Scais tu bien, lui dit il, qu’il n’y a pas une tache sur ton corps qui ne marque que tu as commis quelque crime qui meritoit un chatiment exemplaire. Juge toy meme combien tu es coupable. Allons Tisiphone qu’on precipite ce Miserable au fond du Tartare ou il souffrira des tourmens eternels. La Furie tenant un fouet de serpents chassa devant elle ce miserable, et executa la sentance de ce juste Juge. Cependant on avoit eu le temps de m’oster mes habits. Rhadamante ayant appris mon nom, dit en me regardant fixement, Il y a
/f. 54r/
long temps que j’ai oui parler de toi. Tu ne portes aucune marque de peché ; va donc jouir des plaisirs eternels dans les Champs Elysees. Il y a déjà quelque temps que ton Ami Lully t’attend ; il craignoit que tu ne fisses des vers pour quelque Musicien qui les auroit gastez par une mauvaise composition. Mais le destin en a ordonné autrement, vous estes faits l’un pour l’autre. A ces mots il me donna un de ses gens pour me conduire. A peine etois je arrivé a l’entrée de ces agreables campagnes, que le hazard me fit rencontrer Lulli. Il se jette aussi tot a mon cou ne pouvant se lasser de m’embrasser. Je fais ce que je puis pour m’en debarasser, c’est en vain que je luui dit que je dois aller voir les poetes mes confreres. Je ne te quitte point, me dit il, tu es poëte, il est vrai, mais aussi tu scais la Musique. Lorsque nous etions pres du quartier des Musiciens il cria aux premiers qu’il apperceut Ami, voila le galant homme dont je vous ai parlé et que j’attendois avec impatience. Le bruit se repand aussi tost de ma venue, et je me vois en un moment investi de Musiciens et de Musiciennes de tous ages et de toutes nations. C’est a qui aura le plaisir de m’embrasser. Jamais je ne vis une joye plus universelle. A peine commencois je a respirer que l’on me vint chercher de la part de Pluton et de Proserpine. Il fallut obeir aussi tost. Jugez apres cela illustre Virgile si j’ay eu le temps
/f. 54v/
de vous aller marquer le respect et l’estime que j’ay pour les poetes qui nous ressemblent.
Pluton. Voyons ce que Virgile a à dire contre Perrin. Rapportez nous quelques endroits du quatrieme de l’Eneide.
Virgile. Pour vous obeir je n’ay qu’a lire le commencement de ce Livre, ne voila t’il pas de jolis vers.
Nourrit depuis long temps l’ulcere dans le Cœur.
Et flestrit d’une molle et secrette langueur. Page 116
Ulcere dans le cœur, a quelque chose de fort beau, cela vous donne une belle idée. La molle langueur est encore une rare expression ; et plus bas il dit,
Balancent mon Esprit de cent fresles mensonges. C’est un bel Epithete qu’un fresle mensonge.
Quinault. Permetez moi de vous dire qu’il me paroit assez extraordinaire qu’un poete Latin trouve a redire a une Traduction Francoise.
Virgile. Comme vous estes nouveau venu, il est bon de vous apprendre que les habitans fortunez de ces Lieux scavent parfaitement toutes les langues. Sans cela nous serions malheureux. Le Tasse auroit peine a m’entendre, Corneille et Moliere qui n’ont point fait de vers Grecs ne pourroient gueres s’entretenir avec Sophocle, Euripide, et Aristophane ; Lorsque vous serez au quartier des poetes vous serez agreablement surpris de voir qu’il n’y a point de langue etrangeres en ce pays ici, et que l’on y apprend en un moment ce que l’on ne pourroit scavoir dans l’autre Monde qu’apres un long [sic ; usage vieilli] etude. Mais poursuivons
/f. 55r/
Veux tu doncques passer toujours dans la tristesse
Seule et sans amitié l’Avril de ta jeunesse. (page 118
L’avril de ta jeunesse, est du bon vieux style de Ronsard, cent ans avant que Perrin vint au Monde.
Segrais a bien mieux pris ma pensée et l’a exprimée plus noblement
[Voulez vous pour une Ombre, ô charmante princesse,
[Avecque tant d’appas vieillir dans la tristesse,
[Et passer dans les pleurs le plus beau de vos ans ? (page 130
Voici encore du gaulois de Perrin
Controuve, oppose lui des causes de sejour. (pag 118
Et demandent license et paix aux Immortels
A Ceres, a Bacchus, aux formes legitimes. (pag 119
Je ne scai si quelqu’un entend cela !
-- et d’asise suspenduë
Derechef par l’Oreille a sa bouche est pendue page 120
Voila qui donne une idee burlesque. Il semble qu’Enée morde l’oreille a Didon, et qu’il la tienne suspendue par la. Notre ami Segrais a mieux pris le sens
Au discours du Troyen demeure suspenduë
Et n’en peut detacher son Esprit ni sa veuë (page 133.
Voici encore du Comique
Dans son palais desert seulette elle soupire page 120
Il devoit joindre la pauvrette a seulette pour ecrire en style plus bas et plus rampant
/f. 55v/
Vous flattez vos Esprits de nobles vanitez. page 120
Voila une etrange expression
Et ferai tout expres sur le front de la Terre. page 121
On dit la surface de la Terre, et jamais le Front
Enfin hors la Cité demarche la princesse. page 122
On ne dit point demarcher, son vers auroit esté trop court s’il eut mis Marche
Que parmi les trouppeaux des animaux coüards. pag 123
Coüard est un vieux mot, il est trop bas pour entrer dans le Style Heroïque, mais il falloit une rime a Fuyards, et cela lui suffit.
De rage, comme on dit, l’enfanta de leurs os. page 124
L’enfant qui est des os doit estre bien sec. Plaisante imagination, vous estes bien persuadez que cela n’est point dans l’original que j’ai faite de la Renommée Fama qui a esté trouvée si belle et si ingenieuse. X 173
-- Cette Deesse immonde pag 124
L’Epithete d’Immonde ne convient point a la Renommée, mais plustot a une des Harpyes. Il lui falloit une Rime a Monde. Qu’importe que le sens y soit raisonnable, il suffit que la Rime s’y trouve. En voila assez pour les ignorans.
Qui tient de nos faveurs les Loix de son partage
Et le droit hommager de semer le rivage page 125
Il me fait trop parler en homme de
/f. 56r/
Palais, et en chicaneur. Segrais a mieux traduit, et plus nettement
Qui tient de ma faveur l’azile en ce rivage,
Qui vivant sous mes Loix, me doit un juste hommage. Page 140.
Remarquer je vous prie comment Jupiter parle a Mercure
[Va, déloge, mon fils, courrier de mes nouvelles,
[Appelle les Zephirs, et coule sur tes ailles. Page 126
Le mot deloger, de la manière dont il est ici placé, est burlesque. Segrais dit en un vers
Va, despeche, mon fils, sur l’aile des Zephirs pag 141
Il me semble que ce vers sonne mal a l’oreille
Et les flancs elevez du grand robuste Atlas pag 127
Ces deux Epithetes grand Robuste mis l’un pres de l’autre font un mechant effet.
Comme le Messager de ses plantes divines
Eut atteint le sommet des premieres fassines. page 127
Il y a dans mon Original
Ut primum alatis vestiget magalia plantis. X 259
Le mot plante tout seul se prend pour un Arbre, ou quelque herbe etc. dans la langue Francoise. Il devoit dire la plante du pied ; Segrais a bien pris ma pensée
A peint s’approchant des remparts de Carthage,
De ses Talons ailez il touchoit le rivage. page 143
Voici du Barbarisme.
Et receut du futur les premiers mouvemens pag 129
Pour dire que la Reyne Didon se douta
/f. 56v/
de ce qui devoit arriver dans peu.
Voici qui n’est point du tout Heroyque. C’est Didon qui parle a Enée.
Je ne me tiendrois pas tout a fait affrontée. Pag. 130
Ce seroit un bel Heros qu’un Affronteur de Reyne.
Le mot controuver qui est vieux et qui est d’un style pedantesque est encore employé par mon admirable Traducteur.
-- ni jamais ma retraite
Ne le controuve pas, ne t’eust esté secrette. page 130
Cultiver les cendres me paroit fort nouveau, le vers est beau.
Cultivé la depoüille et les cendres des miens (pag. 131) C’est toujours Enée qui parle a Didon.
La description de Didon qui regarde Enée me paroit admirable.
[La Reyne, a ce discours, l’oeilladant de travers
[Roule depuis long temps ses yeux ardents ouverts,
[Et de la teste aux pieds par dedain le mesure. Page 132
Il y auroit trop de choses a dire la dessus. Les reproches vifs et touchants que Didon fait a Enée en cet endroit, et que l’on m’a dit estre un des plus beaux endroits de ce Livre, sont froids et languissans dans cette Traduction, et je ne m’y reconnois plus.
Autre Barbarisme en François
Tout le petit sentier boüillonne de travail pag 134
Phrase Latine en termes Francois
Afin que rien au moins s’il avient qu’elle meure
Pour ne mourir en vain, intenté ne demeure. pag 134
/f. 57r/
Courtiser, mot plus vieux que le Traducteur, et qui n’est point en Usage
Car l’Impie autrefois seule te courtisoit. page 135
D’un fameux port, il en a fait une Isle dans ses Remarques. pag 135
Aulis, isle de la Bœotie etc
Un homme n’a d’ordinaire qu’un Tombeau, n’ayant qu’un Corps, pour quoi dit il
Ou de son père Anchise arraché les Tombeaux. pag. 135
C’est qu’il falloit une Rime a Vaisseaux. On n’arrache point un Tombeau, ou l’ouvre, on le detruit, on le ruine.
Description d’un Vomitif amoureux
Jusqu’a ce que mon cœur vaincu par la coutume,
Scache par les soupirs vuider son amertume. pag 135
Je doute fort que l’on puisse former un Bataillon de trois personnes seulement, cependant il parle ainsi des Furies Infernales
Et voit des Noires Sœurs le cruel Bataillon. pag 137
Je crois que personne n’a encore veu des Champs avec [des] Bouches et des Oreilles, aussi nous dit il fort bien
Les Champs pacifiez etoient muets et sourds. page 140
Ce vers ici me paroit admirable.
J’ai veu mes murs naissans elevez dessus l’herbe pag. 146
C’est Didon qui parle de la Ville de Carthage.
Nouveau Barbarisme, et etrange hyperbole dans ces deux vers page 146
Que le Cruel Troyen engloutisse des yeux
Du milieu de la Mer, la Clarté de ces feux.
/f. 57v/
Il decrit en termes choisis la douleur d’Anne qui voit sa sœur Didon sur le point d’expirer
Elle soüille son front d’un Ongle opiniatre
Et martele de coups sa poitrine d’Albastre (page 147)
C’est en parcourant allegrement ce quatrieme Livre de l’Eneide, que j’ai trouvé toutes ces belles choses. Mr Perrin dans le titre de son ouvrage nous promet l’Eneide fidellement traduitte en vers Heroiques. Ceux qui auront lu l’Original et qui n’etant pas contents de cet Essay que je viens de rapporter, voudront voir le reste de son ouvrage, n’auront aucune peine a s’apercevoir qu’il n’a pas tenu ce qu’il a promis.
Pluton. Je suis content de vos Remarques, et je les trouve judicieuses. Neanmoins parceque depuis plusieurs siecles vous estes dans un Lieu de paix, vous eviterez de vous rencontrer avec ce traducteur, de peur que par vos disputes continuelles ou il y auroit peut estre un peu trop d’aigreur, vous ne troublassiez le repos dont jouissent les Ames Bienheureuses. Pour vous Quinault, vous pouvez aller voir maintenant les poetes qui ont esté fameux par les pieces de Theatre. Virgile aura soin de vous les faire connoitre. Apres cela vous vous joindrez a Lully pour l’aider en ce qui vous regarde.
Perrin. On devroit bien plutôt representer mon Opera de Pomone que celui de ce doucereux Quinault qui...
/f. 58r/
Pluton. Une autrefois je vous ecouterai la dessus. Cependant je veux que ce que j’ai ordonné, et ce que ma chere Proserpine souhaite soit executé promptement.



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Buford Norman,
21 août 2016 à 13:52
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