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Cailhava

Jean-François Cailhava de L'Estandoux (1731-1813) était un fervent admirateur de Molière. Le "discours" qu'il présenta en 1768 pour un prix de l'Académie Française, L'Éloge de Molière, beaucoup trop long, devint en 1772 une "poétique" de quatre volumes (éd. 1786, p. viii). Il le réduisit en deux volumes pour une nouvelle édition de 1786. Le premier volume est en efffet une sorte de théorie de la comédie, avec des exemples puisés surtout dans les comédies de Molière mais aussi dans La Mère coquette de Quinault. Le second volume est consacré aux auteurs que Molière a imités et à ceux qui l'ont imité ; L'Amant indiscret de Quinault y est comparé à L'Étourdi de Molière.

VOLUME I, CHAPITRE VIII : Des Pièces intriguées par une Soubrette.
    Il faut bien se garder de croire qu'une Soubrette & un Valet puissent employer les mêmes ressorts. Ces ressorts doivent être aussi distingués que le sont, dans la nature, l'esprit d'un homme & celui d'une femme.
    Je l'ai déja dit : un Valet fourbe a besoin de faire éclater, dans tous les embarras que le sort lui oppose, ces tours vigoureux qu'une tête froide peut seule concevoir, & qui étonnent le spectateur. Une Soubrette, qui se mêle d'intriguer, ne peut employer que ces traits fins, spirituels, déliés, qui caractérisent si bien son sexe, & ces petites perfidies qu'il sait si bien couvrir du masque de l'ingénuité. Un Ecrivain, qui ne voudra pas s'écarter de cette loi donnée par la nature, trouvera de bien plus grandes difficultés à faire mouvoir une intrigue par une Soubrette que par un Valet. Voilà sans doute pourquoi nous avons un très-petit nombre de Pièces dans ce genre. Je ne vois que la Mère coquette, de Quinault, qui soit digne de nous servir d'exemple.
    Le mari d'Ismene s'est embarqué : il a été pris par les Turcs. Sa femme, très-coquette, le fait passer pour mort, & devient éprise d'Acante, amant à'Isabelle sa fille.
    II est question de brouiller les jeunes amans ; ou bien Acante, espérant de s'unir à la fille, ne voudroit certainement pas épouser la mère. Laurette s'en charge : elle dit d'abord à Isabelle qu’Acante a une autre passion. Isabelle veut que le perfide avoue lui-même sa légéreté. Laurette lui représente que l'honneur du sexe & la fierté ne lui permettent pas de parler à son Amant après son indigne procédé. Isabelle veut du moins lui écrire : Laurette craignant qu'une autre personne ne se charge du billet, promet de le remettre. Elle le tient dans sa main, lorsqu'elle voit Acante suivi de son valet Champagne. Elle cache bien vîte le billet, mais de façon à le laisser entrevoir. Champagne s'en saisit, & le remet à son maître. II est sans adresse, & conçu en ces termes:
Je voudrois vous parler, & nous voir seuls tous deux :
Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire.
Je ne sais ce que je vous veux :
Mais n'auriez-vous rien à me dire?
    Acante est furieux. Laurette augmente sa rage en feignant de lui avouer que sa jeune maîtresse aime le Marquis à l'excès. II veut aller lui reprocher sa perfidie. Laurette lui conseille de mépriser son ingrate, & de ne pas lui parler ; mais le hasard amène Isabelle. Laurette anime si bien Acante, qu'il n'est plus le maître de son dépit, & il sort en déchirant le billet qu'il croit adressé au Marquis. Laurette profite de cette brusque sortie pour faire croire à sa jeune maîtresse qu’Acante dédaigne son amour.
    Laurette fait une fausse confidence à Champagne. Elle lui dit que le Marquis doit être introduit pendant la nuit chez sa maîtresse : ce qu'il y a de très-comique, c'est qu'elle ne ment pas. Elle a supposé le projet d'un combat entre le Marquis & Acante. Isabelle, toute piquée qu'elle est contre Acante, craint encore pour ses jours. Laurette lui persuade, pour éviter le malheur qu'elle redoute, de retenir le Marquis chez elle, tandis qu'on ira avertir les parens des deux rivaux. Isabelle y consent : tout est si bien disposé par la fine Soubrette, qu'Acante voit entrer le Marquis dans l'appartement de sa maîtresse.
    En voilà assez pour faire remarquer la nature des moyens employés par Laurette. Comme ils sont fins, spirituels ! II est cependant bien facile de sentir que, mis en usage par un Valet intrigant, ils paroîtroient foibles & mesquins.
Enfin, quand Quinault veut dénouer sa Pièce, il fait rencontrer les jeunes amans, qui s'expliquent, se raccommodent, & se promettent de bien gronder Laurette. Elle les appaise, en leur apprenant qu'un vieil esclave, arrivé de Malthe, est le mari d'Ismene, le pere d.'Isabelle, & qu'il la marie avec Acante.
    Ce dénouement n'est pas merveilleux. Remarquons encore, en passant, que Laurette ne peut être intéressante, parce qu'elle sert une vieille coquette dont l'amour est ridicule, & qu'elle contrarie deux amans jeunes, aimables, de bonne foi, pour qui tous les vœux se réunissent ; mais nous ne devons parler, dans ce Chapitre, que de la différence qu'il y a entre un Intrigant & une Intrigante. Le spectateur, témoin des ruses d'un Valet, doit s'écrier avec étonnement : Ah, le Fourbe ! Celles d'une Soubrette doivent lui faire dire en souriant: La Friponne !

Éd. 1786, vol. I, p. 35-38

VOLUME I, CHAPITRE XV : Du Genre mixte
[…]
Pieces mixtes de la premiere espece.
    Les pieces mixtes de cette espece sont très difficiles, deux personnages qui sont d'intelligence & qui ont le même objet en vue, ne peuvent qu'employer à-peu-près les mêmes moyens, ce qui produit nécessairement la monotonie. S'ils se partagent les ressorts, l'intérêt se partage entr'eux & s'affoiblit. Si un seul personnage se charge de faire tout mouvoir, il écrase l'autre, & le rend presque inutile : c'est ce qui arrive dans la Mere Coquette ou les Amants brouillés, piece que nous avons analysée.
    Ismene, vieille coquette, est amoureuse d’Accante, amant d’Isabelle sa fille ; elle voudroit l'épouser, & fait confidence de ses amours à Laurette, sa femme-de-chambre : celle-ci promet de la servir. Voilà le caractere & l’intrigant d'intelligence, & qui visent au même but ; mais Laurette, en se chargeant de brouiller les amants, prend tout sur son compte, & ne laisse plus rien à faire à Ismene. Dès ce moment, l’intrigue fait si bien oublier le caractere, qu'on est surpris de le voir annoncé, & tout le monde convient que la piece devroit seulement porter le dernier titre. […]

Éd. 1786, vol. I, p. 77

VOLUME I, CHAPITRE XXX : De l’Exposition
[...]
Exposition faite à un autre personnage
[…]
Quinault emploie un autre expédient dans la Mere coquette, il y fait instruire un personnage de ce qu’il n’ignore pas, en lui disant : tu sais ceci, tu sais cela. Ce qui rend une chose vicieuse ne peut l’excuser, & Laurette fait fort bien de répondre :
Contez-moi simplement ce que je ne sais point.
[…]

Éd. 1786, vol. I, p. 154

VOLUME I, CHAPITRE I : L’Étourdi comparé à plusieurs comédies, dont L’Amant indiscret de Quinault
[…] [Précis de la pièce de Molière et de l’Inadvertito de Barbieri (1629). Emprunts de ces deux auteurs à l’Epidique de Plaute et au Phormion de Térence.]
    Louons Molière de n'avoir pas mis sur la scène le caractère Italien; mais gardons-nous de lui en attribuer toute la gloire. Le caractère de Lélie est exactement celui de Cléandre, le héros d'une pièce de Quinault. En voici l'extrait.
L'AMANT INDISCRET,
ou LE MAITRE ETOURDI,
Comédie en cinq actes & en vers, jouée à Paris quatre ans avant celle de Molière.
ACTE I.
    Cléandre, amant aimé de Lucrece, l'attend dans un cabaret, où elle doit loger avec sa mere en descendant du coche. Licipe, autre amant de Lucrece, vient reconnoître l'appartement des Dames. Cléandre, qui l'a vu autrefois, lui fait part de son amour, & de l'espoir qu'il a de le voir couronner. Licipe lui apprend qu'il est son rival, qu'il est protégé par la mere, & qu'il epousera sa maîtresse.
ACTE II.
    Licipe conduit les deux Dames dans une autre auberge. Philipin, valet de Cléandre, déguise le maître du premier cabaret en paysan, & faire [sic] dire à Licipe par le faux rustre que son père est mort subitement. Licipe s'apprête à partir, quand Cléandre paroît, reconnoît le cabaretier, rit de son déguisement, & avertit son rival qu'on le trompe.
ACTE III.
    Philipin gagne Lisette, suivante de Lidame mère de Lucrece. Elle cache des papiers nécessaires au procès qui amene ses maîtresses à Paris, feint de les avoir oubliés à Auxerre. Licipe part pour les aller chercher. Philipin, après avoir débarrassé son maître de la présence d'un rival fâcheux, veut entrer au service de Lidame pour être plus à portée de le servir. On le présente, il plaît : on va le garder, quand Cléandre vient dire que ce domestique est a lui.
ACTE IV.
    Philipin ménage un tête-à-tête entre Lucrece & son maître. Celui-ci dans l'obscurité rencontre la mère, croit parler à sa maîtresse, & lui fait part de toutes les bontés que sa fille a pour lui.
ACTE V.
    Philipin obtient un second rendez-vous pour son maître. Les amants sont ensemble : la mère arrive : le maître & le valet se cachent dans un cabinet. La mère alloit sortir quand l'Etourdi éternue. Philipin feint d'avoir été surpris par le sommeil, & de s'être réveillé en éternuant : la mère, satisfaite, va se retirer. Cléandre, trop empressé de rejoindre sa maîtresse, renverse des escabelles. Philipin éteint la lumière pour faciliter la suite de son maître qui va se jetter dans les bras de la mère ; elle le retient par la manche : Philipin dit que c'est celle de son habit. Enfin Lidame saisit l'Etourdi par la main, qui, sans contrefaire sa voix, s'écrie, je suis Philipin. La mère reconnoît l'amant de sa fille, ne sait quel parti prendre, veut consulter son frère nouvellement revenu des Isles. Ce frère est le cabaretier que Philipin a fait déguiser. II conseille à sa prétendue sœur de donner Cléandre à sa fille quand Cléandre lui-même rit au nez du faux oncle, & découvre la supercherie. Le mariage se fait pourtant, parce que Cléandre se trouve fils unique du Bailli de Nogent, pour qui Lidame a la plus grande vénération.

    Si quelquefois l'intrigant Italien est plus adroit que Mascarille, en revanche celui-ci est continuellement supérieur à Philipin.
    Mascarille, dans le dessein de servir sort maître, se met au service de son rival, comme Philipin au service de la mère & de la maîtresse de son Etourdi : mais Mascarille motive fort plaisamment sa sortie de chez son premier maître en disant qu'il en a reçu des coups de bâton, & Philipin ne se donne pas cette peine.
    Lélie déguisé en Arménien pour s'introduire auprès de ce qu'il aime, vaut infiniment mieux que le cabaretier arrivant des Isles. Il en est ainsi des autres situations dont nous ne parlons pas.

[...] [Comparaison avec Le Tour subtil d’un Filou, conte de Douville]

   
Molière ne s'est pas contenté de s'approprier les étourderies, les fourberies qui sont chez l’Auteur Italien & chez Quinault ; il a puisé des situations comiques chez Plaute, chez Térence, chez Douville ; auísi la comédie de l'Etourdi, est-elle aussi vive aussi rapide que celles de l’Inavertito & de l'Amant indiscret sont froides & languissantes. Encore une imitation heureuse, Molière ne laissoit presque plus rien à desirer. Qu'il eut pris de Quinault l'idée de transporter la scène en France, qu'il eût banni de notre théâtre ces marchands d'esclaves, cette fille qu’on veut vendre & acheter, sa pièce étoit incomparablement meilleure. […]
Éd. 1786, vol. II, p. 13-15, 18-19

VOLUME II, CHAPITRE XVIII : L’Avare
[...]
   Harpagon donne des coups de bâton à Maître Jacques ; Valère en rit : Maître Jacques, scandalisé, menace Valère, qui feint d'avoir peur, & qui finit par rosser le faux brave.
[...]
   Cette scène est encore dans Arlequin & Célio, valets dans la même maison : elle est aussi dans la Mere Coquette de Quinault, aux coups de bâton près : ensuite Regnard s'en est emparé, & l'a placée dans le Joueur. Mais elle est plus naturelle dans l’Avare que dans toutes les autres Pièces ; elle y est sur-tout plus utile que dans les trois dernieres que nous avons citées, puisque c'est elle qui anime le cuisinier contre l’intendant, & qui lui donne l'envie de se venger en l'accusant du vol dont l’Avare se plaint.

Éd. 1786, vol. II, p. 278

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